Lors d’une soirée échevelée, plus proche du sabbat que de la fête carnavalesque, David (Niels Schneider) est aimanté par Eva (Léa Seydoux). Sans un mot elle se donne à lui. Au sens propre du terme, puisque, au petit matin, l’esprit de David se réveille dans le corps d’Eva. Dans l’espoir de la réintégrer, l’infortuné se met en quête de son anatomie. Il parvient à la localiser mais découvre qu’elle est, à son tour, occupée par Malia (Lilith Grasmug), elle aussi victime d'une mystérieuse entité prédatrice.
Dans le méconnu Frankenstein créa la femme (Terence Fisher 1967), le génial démiurge transplante une âme masculine dans une enveloppe féminine. Soixante ans plus tard, L’Inconnue s’approprie le captivant prétexte. Après le polar (Diamant noir 2016), le film de guerre (Onoda, 10 000 nuits dans la jungle 2021), Arthur Harari se collette au Fantastique. A cet effet, le réalisateur aborde le genre dans une stylisation vériste, en contrepoint avec les conventions fantasmagoriques.
Le film adapte Le cas David Zimmerman, roman graphique coécrit en 2024 par Arthur Harari et son frère Lucas. Sur les brisées de l’apprenti joaillier aveuglé par la soif de vengeance, dans les pas du soldat Onoda, persuadé que le Japon est toujours en guerre dans le Pacifique, L’Inconnue développe une nouvelle variation autour de l’enfermement.
Par de passionnants paradoxes, la spirale obsessionnelle se ramifie en de multiples paraboles. La confusion des identités génère une balance des incarnations, palpable à même l'apparence des acteurs : port massif, allure impulsive chez Léa Seydoux, face à Niels Schneider, une fois encore méconnaissable. A la suite de La Bataille de Gaulle, où il personnifie le Général Leclerc, inflexible chef de guerre, le comédien se glisse en David, esprit introverti dans une silhouette souffreteuse.
Ce dernier occupe l’appartement (l’univers) de son père, photographe suicidé. Le fils prolonge la démarche paternelle, à savoir l’examen minutieux (monomaniaque) des évolutions de l’urbanisme parisien (Georges Perec n'est pas loin). Les intérieurs sont révélateurs : le logement sombre et surchargé du preneur d’image, le studio en vrac chez Eva, le loft lumineux de Malia.
L’Inconnue ou le désarroi de l’exil ; la quête du trio d’expulsés transcende le réalisme psychologique en une exode métaphysique où les âmes croisent les fantômes, le masculin s’embrouille avec le féminin et la nostalgie sépia des cartes postales avec les révélations tapies au sein des chambres noires. Ici, les disparitions suscitent de vertigineuses répercussions : de l’incursion dans des intimités inconnues ou, plus troublant encore, dans le deuil consécutif à son propre évanouissement.
L'inversion mentale priorise les corps et les compositions graphiques. L’enquête avance dans des halos impressionnistes, profilés par Tom Harari, l’aînée de la fratrie. Décidément, devant et derrière l’objectif, cette épopée inattendue revendique l’histoire de famille.
Plus proches des épures chères à Robert Bresson (1901-1999) ou Jean Eustache (1938-1981), que des dissections effectuées par David Cronenberg ou du fracas propre à Julia Ducournau, Arthur et Lucas Harari couturent un écheveau somatique, porté par ses interprètes (dont la mythique Valérie Dréville et Radu Jude, cinéaste turbulent s’il en est).
Par son extravagance rigoureuse et sa complexité déliée, L’inconnue s'apparente à un objet filmé qui déconcerte, fascine, interroge mais laisse à chacun toute liberté de déambulation. Une belle preuve de la confiance accordée à la curiosité et la clairvoyance des spectateurs.
Photographies : bathysphere - To Be Continued - Pathé Films - France 2 Cinéma - Ascent Film - 2632-7197 Québec Inc, Cédric Sartore.