Anat Even a vécu sa jeunesse dans le kibboutz de Nir Oz, à l’est de la frontière avec la Bande de Gaza. Le 7 octobre 2023, ses habitants furent la cible d’un commando du Hamas et le village fut ravagé. Anat Even revint à Nir Oz, peu après la tragédie. Pendant deux ans la documentariste va filmer les lieux dévastés mais aussi un environnement où les travaux de la terre reprennent, en parallèle avec des manœuvres militaires, sous fond de bombardements incessants. Cet amalgame de menaces et d’apaisement devient la pierre angulaire de Collapse.
Comment filmer une guerre sans pouvoir la montrer ?
Anat Even apporte une réponse à ce questionnement paradoxal. Sa contribution déroule un carnet de route multi-sensoriel où les sons se combinent aux paroles et aux profondeurs de champs. Collapse relève d’une errance qui réinvente la représentation de l’immontrable. Et plonge au coeur d’antagonismes historiques, à l’heure d’aujourd’hui, irrémédiables.
Rencontre avec Anat Even lors d’un projection-rencontre le 13 mai au cinéma Utopia Avignon.
Deux ans de tournage autour du kibboutz de Nir Oz représentent combien d’heures enregistrées ?
Je ne sais pas vraiment. En fait, à l’arrivée je n’avais pas tant de rushs. Mais je suis incapable d’évaluer le nombre d’heures filmées.
Comment filmer une guerre que l’on ne voit pas ?
Ce fut la première question. Au départ je n’avais pas de projet de film. J’étais dans un état d’esprit où je ne pouvais sentir, penser ou comprendre quoi que ce soit. J’étais plongée dans une douleur profonde, doublée d’une grande colère. Mais lorsque, sur place, j’ai vu des champs agricoles devenir des terrains de manœuvres pour des machines de guerre, le paradoxe m’a paru incompréhensible. J’ai décidé de revenir à plusieurs reprises, pour prendre le temps de comprendre. Je suis revenue encore et encore, sans plan préconçu. Simplement je vagabondais dans le sud. Mais à chaque fois dans un endroit différent. Petit à petit, j’ai collecté les images d’une ingénierie guerrière avec toutes ses folles inventions. Je prenais des images jusqu’au moment où j’ai eu conscience que je tournais un film. Comment filmer la guerre sans pouvoir la montrer ? Comment parler de Gaza sans voir Gaza ? Les question se sont imposées de manière très forte.
A quel moment est arrivée l'idée d'inclure des inserts téléphoniques ?
J’ai rapidement pris conscience du manque de perspective. J’ai alors contacté mon ami Ariel Cypel (dramaturge-scénariste ndlr) qui vit en France, pour m’accompagner à distance. Il a accepté chaleureusement. Nous nous appelions presque tous les soirs. Je lui envoyais les images tournées et il les commentait. Ses remarques étaient déterminantes. Nous étions tous deux très troublés par un conflit qui vire au génocide ; face à une société israélienne qui sombre dans la folie. Peu à peu, une forme s’est imposée.
A quel moment avez-vous songé à solliciter, toujours au téléphone, une ornithologue et un spécialiste de l’armement ?
La première fois que je suis revenue à Nir Oz. J’ai été frappée par le son. J’avais la sensation d’être au milieu d’un orchestre constitué par des chants d’oiseaux et des bruits de bombes. Lorsque le projet du film s’est imposé, j’ai pris conscience que le son serait prépondérant. Les panoramas sont plutôt paisibles. Seules les sonorités trahissent la présence de la guerre. Lors du montage j’ai juxtaposé les commentaires d’Ariel, des interventions d’experts qui analysent ce que l’on entend et des témoignages venus de Gaza. La combinaison traduit la chronique d’une guerre qui passe par les paroles et les sons.
La ligne d’horizon, les travellings automobiles, Collapse avance à l’horizontale.
J’aime ce paysage. Ce paysage me colle au corps. Ma caméra enregistre ce que je vois lorsque je longe la frontière dans mon automobile. Au départ la ligne de front est lointaine. Puis, au fil des mois, les fermiers réinvestissent leurs terres et je les suis. Petit à petit, la ligne horizon est de plus en plus proche de Gaza. Je ne pouvais pas y accéder mais, avec l'ajout des témoignages, les images traduisent l’enfer de Gaza.
Le piqué des images donne l’impression d’une pellicule argentique.
J’ai tout filmé avec mon iPhone. A l’écran il y a la lumière du désert. Comme le tournage a duré deux ans, elle change tout le temps. En été c’est une lueur très blanche. L’hiver elle est un peu plus saturée. Par la suite, l’étalonnage a donné une certaine texture au film. Ce fut pour moi une grande surprise de découvrir une image prise sur un bon iPhone, si belle sur un grand écran.
Le film donne l’impression que la guerre est désormais intégrée au quotidien.
Malheureusement, pour les populations qui vivent en bordure de Gaza, la guerre n’a pas débuté en octobre 2023. Le contexte guerrier existait auparavant. En particulier un dialogue de bombardements, après que le Hamas ait pilonné Israël. Donc les habitants de la région s’y sont habitués. Ça semble fou mais, avant le 7 octobre, les Kibboutzs proches de la frontière étaient régulièrement évacués. Enfin, la société israélienne pense que sa sécurité passe par sa seule puissance. Hélas.
Vous filmez les machines de guerre, en particulier les D9, des engins qui semblent sortis de Mad Max.
Les Machines à détruire, c’est ainsi que j’appelle ces bulldozers de 9 tonnes qui sillonnent Gaza et qui rasent systématiquement les habitations.
Vers la fin de Collapse vous suivez une visite de Benyamin Nétanyahou. On dirait une visite de chantier ?
Non. Nétanyahou a effectué une visite deux ans après les massacres. Pendant deux ans Il n’a rencontré aucune famille d’otages qui lui étaient hostile. C’est au moment où il a été question de ramener les otages qu’il a eu le courage de venir. Il est passé par les maisons incendiées, qui sont les vestiges du terrible massacre du 7 octobre 2023. Là, il a écouté chaque famille. C’est le pouvoir qui visite, qui promet, qui repart et qui n’est jamais revenu.
Vous filmez des militants anti-guerre, ils sont très peu nombreux.
Oui malheureusement. La majorité des israéliens est favorable à la guerre. Ils sont derrière la police. Le gouvernement a décidé de raser Gaza et le peuple a suivi. Le gouvernement a décidé d’affamer Gaza et la majorité a suivi. Il reste une minorité opposée à la guerre qui se bat avec ses faibles moyens. Au fur et à mesure que les conflits s’étendent en Iran, au Liban, en Syrie, il y a une majorité en Israël qui considère la guerre comme seul axe de survie. Donc beaucoup ferment les yeux sur ce qui se passe de l’autre coté de la frontière. Ils vivent avec la certitude que plus on est puissant, plus on survivra. Voilà l’idée dominante en Israël. Malheureusement.
Pour en revenir aux oiseaux, vous montrez des paons, en liberté dans le kibboutz de Nir Oz.
Les paons vivaient dans le kibboutz. C’est un oiseau majestueux mais aussi un symbole d’arrogance. Il peut représenter le mépris des suprémacistes. Vous pouvez interpréter ces images comme vous le désirez.