Bon Dieu de sacré film maudit

Actualité du 15/10/2026

 

En 1633, l’affaire des Possédées de Loudun permit au Cardinal de Richelieu de mater le mouvement de Contre Réforme, mené par l’abbé Urbain Grandier.

Dans un premier temps, le fait historique inspire les écrivains. En 1946, le romancier polonais Jarosław Iwaszkiewicz (1894–1980) publie Mère Jeanne des anges. Le livre sera porté à l’écran en 1961 par Jerzy Kawalerowicz (1922-2007). L’intrigue retrace le destin de la supérieure du couvent des Ursulines, suite à l’exécution de Grandier. Dans une Pologne stalinienne et catholique, le cinéaste formaliste signe une fresque aussi majestueuse qu’agnostique.

Converti au catholicisme à l’aube des ses trente ans, tiraillé par sa foi à l’orée des années 70, Ken Russell (1927-2011) se penche à son tour sur le cas des nonnes envoûtées par le prêtre charismatique. Le réalisateur puise son inspiration dans Les Diables de Loudun, essai historique publié en 1952 par Aldous Huxley (1894-1953), puis adapté au théâtre par John Whiting (1917-1963).

 

Le scénario, rédigé en temps record car Russell avait le film parfaitement ancré plan par plan dans son imagination, est soumis aux Artistes Associés. Malgré les récents succès de Women in Love (1969) et The Music Lovers (1970), le studio, après lecture, rejette le projet

Séduit par son aura cinéphile et ses performances au box office, la Warner Bros accueille à bras ouvert le trublion anglais. La production est poursuivie en l’état, avec les vêtures dessinées par Shirley Russell (1935-2002) et les décors tracés par Derek Jarman (1942-1994)

La créatrice des costumes et le décorateur imaginent une direction artistique dont le faste emprunte au baroque du XVIIème siècle et à la démesure de l’école expressionniste. La prestigieuse et très engagée Vanessa Redgrave prend le voile de Mère Jeanne Des Anges et le fidèle Oliver Reed, la soutane de Grandier.

 

Pensionnaire de la Hammer films qui, en ces temps là, régnait sur le genre Fantastique (9 films entre 1960 et 1965 dont La Nuit du loup-Garou (Terence Fisher), Paranoïaque (Freddie Francis), Les Damnés (Joseph Losey).., Reed, sa nature fantasque, sa masse physique alliée à une finesse instinctive, affirme avec Russell, une gémellité artistique amorcée sur Women in Love.

La prestance insolente du vicaire, à l’origine de l’exaltation des religieuses, alimente un catalogue de débordements sexuels et rites sacrilèges, ordonnés par un créateur, transporté par ses doutes, son sens de la provocation et ses moyens illimités

A la découverte de cette super-production super-blasphématoire, la production et les censures exigent des coupes en rafale (au total une centaine). Warner assure quelques sorties, puis remise le film sur ses étagères. Le film connaîtra une ressortie fugace en 1973, lorsque le studio lancera L’Exorciste sur les écrans. A travers ces deux bandes ancrées dans la piété et l’excès, l’on put comparer la fureur hérétique de Ken Russell et la religiosité endémique dans laquelle baigne la possession grand-guignolesque organisée par William Friedkin (1935-2023).

En 2026, Les Diables s’offre enfin dans sa version originelle, à savoir un brûlot dantesque à l’encontre d’une emprise religieuse qui brise les pensées et les désirs par la menace des esprits et le supplice des chairs.

Près de soixante ans après sa pseudo-sortie, ce brûlot démesuré reste un vestige fracassant de l’inspiration contestataire des seventies. Dans la lignée de La Sorcellerie à travers les âges (Benjamin Christensen 1922) et du Witchfinder General (Michael Reeves 1968), Ken Russell signe un somptueux geste malade, doublé d’une antidote indispensable aux tartufferies qui traversent les âges et les normes du moment. Bref un très grand film d’inquisition.

Les Diables à l'affiche de la 45ème Nuit Fantastique, samedi 24 novembre, cinémas Utopia Avignon.

Réservations :  https://avignon.cinemas-utopia.org/

Article écrit en référence à Les Diables, coulisses d'un film maudit  Richard Crouse aardvark éditions. Les Diables / Avant-Scène Cinéma novembre décembre 2023.

Photographies : Warner Bros .

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