Dans la nasse aux Cornouailles

Actualité du 13/06/2026

 

Enracinés sur leur territoire, certains réalisateurs écossais cultivent une pratique singulière du 7éme Art. Diffusé en 1975, My Chilhood (1972), premier film (admirable) de Bill Douglas (1934-1991) égraine des souvenirs d’enfance, dans la seconde moitié des années 40, au sein d’une bourgade minière à la périphérie d’Édimbourg. Le grain de la pellicule 16mm, le monochrome charbonneux restituent l'isolement et la misère du quotidien dans un vérisme à la fois informatif et stylisé.

Des impressions similaires accompagnent Bait, second film de Mark Jenkin à connaître une distribution française.  Aux films atypiques, des sorties erratiques. Tournée en 2019, la bande arrive sur nos écrans deux ans après Enys Men, sélectionné par la Quinzaine des cinéastes du Festival de Cannes 2022.

Le procédé de l’œil nouveau préside à chacune des deux histoires. Dans Enys Men, afin d’étudier une fleur rare, une biologiste s’installe dans un îlot inhabité au large des Cornouailles. L’éloignement, les ressacs et ressassements, alimentent une spirale névrotique qui dérive jusqu’au gouffre mental.

Figure centrale de Enys Men, Mary Woodvine, dans Bait , incarne la mère au sein de la famille qui vient d’acquérir la maison de Martin (Edward Rowe). Face à la déréliction du métier, le pêcheur se sépare de la demeure familiale et perd son chalutier que son frère Steven (Giles King) requalifie en chaland touristique.

De litiges de stationnement en nuisances sonores, les rapports se tendent entre le marin déclassé et les primo-arrivants. Puis Shakespeare, façon Roméo et Juliette, pointe le bout de sa plume, lorsqu’une relation amoureuse s’amorce entre le neveu de Martin et la fille des citadins.

L’engrenage dramatique s’écarte de la recension néo-réaliste par les singuliers partis pris de la réalisation. Enregistrée sur une caméra Bolex antédiluvienne, chaque séquence est, par la suite, sonorisée et post-synchronisée. La prééminence apprêtée des voix, la suramplification des bruitages, aboutée à des gros plans intempestifs sur les visages et, plus inhabituels, les pieds (car pour Jenkin montrer les chaussures permet d’en dire beaucoup sur les personnages) ; les poissons enserrés dans les filets, la récurrence des liens et des nœuds qui arriment une embarcation ou attachent une nasse, participent à cette mise à distance.

Aussi artificiels qu’artisanaux, ces procédés détournent la restitution documentaire, vers des perceptions voilées, révélatrices du chaos intérieur qui brouille l’esprit de Martin.

Du dissensus social au désordre mental,  la plus contemporaine des modernités se reconstitue dans la concision rugueuse de techniques primitives, accentuant encore l’intensité du drame portuaire. Bait relève d’un manifeste formaliste qui surprend et captive, tant par son efficacité dramatique, que par l’excentricité de son intelligence.

Photographies : ED Distribution.

 

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