De la sueur des larmes et des produits laitiers

Actualité du 24/03/2026

 

Issue d’une famille d’éleveurs mais peu disposée aux servitudes de la ferme, Audrey (Ana Girardot) laisse les 70 vaches laitières aux soins de Ronan, son frère (Julien Frison). La jeune femme exerce comme cheffe de rayon dans une grande surface. Sa capacité de travail, sa connaissance des produits la conduisent jusqu’à la centrale d’achat. Sur place, elle est gagne la confiance de Fournier (Olivier Gourmet granitique à souhait). Supérieur abrupt, intraitable négociateur, ce dernier l’accompagne dans son projet d’accord vertueux avec des petits producteurs, en marge des puissantes coopératives.

Le prétexte de La Guerre des prix n’est pas sans rappeler Ressources humaines (2000). Dans son premier film, Laurent Cantet (1961-2004) suit un jeune diplômé en mission dans l’usine où son père est salarié. Le transfuge, la perception décalée et les dilemmes qui vont avec, traversent également le coup d’essai de Anthony Dechaux.

Les requins, on n’en veut pas, ce qu’on cherche, ce sont les requins-tueurs / Si un fournisseur sort content de sa négo, c’est que vous n’avez pas fait votre boulot / On veut du sang.

Ces phrases le comédien les a entendues lors d’intervention en séminaire d’entreprise. Les injonctions trouvent leur illustration dans un scénario qui entremêle la rigueur documentaire et l’efficacité dramatique, propre au film de genre. Après l’insolite-fantasmatique (Petit Paysan Hubert Charuel 2017) et le western (La Terre des hommes, Naël Malandin 2020), le désarroi du monde rural s’exprime ici à travers un thriller de boue et de verre.

 

Dans la maison-mère, par ailleurs entreprise familiale, sévit un conflit sans merci au sein de champs de bataille claquemurés (mais où les smartphones restent activés). Sur le théâtre des opérations, les exécutions bouclent des négociations qui ignorent le gagnant-gagnant.

De cette enfilade d’argumentaires et d’intimidations, émerge une cartographie orwellienne. Ainsi, pour nourrir des consommateurs plus en plus pauvres, les prix doivent baisser, quitte à étrangler les fournisseurs qui abrasent les salaires ou suppriment des emplois et, de fait, compriment encore les pouvoirs d’achat. L’auteur de 1984, n’aurait pas pensé mieux (ou pire).

A un moment, Fournier qui traite toujours debout, se pose puis esquisse un regard rêveur, un embryon de sourire. A la toute fin, le commandeur tourne les talons et disparaît. L’ancien boucher est-il une brute au sang froid ou un exécutant défroqué, à jamais taraudé par l’éthique et le goût que lui a inculqué son expérience artisanale ?

Bien mené, solidement interprété, La Guerre des prix est un manifeste politique, doublé d’un suspense économique qui entretient bien des mystères.

Photographie : Les Films de Jeanne, La Filmerie, France 3 Cinéma.

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