Aziz (Tansu Biçer) occupe une chaire à la faculté d’Ankara. Auteur dramatique, l’universitaire monte ses textes au sein du Théâtre National. Ses pièces engagées sont interprétées par Derrya (Özgü Namal), la mère de Ezgi, leur fille étudiante (Leyla Smyrna Cabas). Le soutien aux manifestations pacifistes qui agitent le pays, lui vaut, ainsi qu’à bon de nombre de ses collègues, une lettre jaune synonyme de révocation.
L’argument de départ de Yellow Letters renvoie aux purges conduites par le président Recep Tayip Erdogan, suite à la tentative de coup d’état qui ébranla la Turquie, en juillet 2016. Ilker Çatak examine cette épuration, au cours de laquelle 2000 artistes et intellectuels furent démis et traduits en justice.
Comme souvent les ennuis volent en escadrille. Aziz est renvoyé et sa pièce déprogrammée. En conséquence, Derrya se retrouve à son tour sans emploi. Prise à la gorge, la famille abandonne son logis confortable pour l’appartement de la mère d’Aziz à Istanbul.
Révélé à l’international avec La Salle des profs (2023), le réalisateur issu de la diaspora turquo-berlinoise, creuse la notion de bannissement. A l’enseignante ostracisée au sein d’un collège arc-bouté sur sa stricte hiérarchie, succède une tribu éduquée sur la pente du déclassement. Au malaise, à la tension qui orientaient La Salle des profs, vers le thriller étouffant, Yellow Letters relève d’une polyphonie qui ausculte les signes avant-coureurs d’une mort sociale.
Ici, chacun joue sa partition. Afin de préserver un certain confort et financer les études musicales d’Ezgi, Derrya est tentée par le tournage d’une sitcom. Aziz, lui, reste déterminé à perpétuer son écriture.
Le libre-penseur accompagne toutefois son beau-frère jusqu’à la mosquée. Patriarche de stricte obédience, ce dernier lui permet de décrocher un volant de taxi de nuit. Dans la journée, il écrit et répète sa nouvelle pièce sur une scène indépendante. Bien sûr son égérie sera de la partie.
Situé en Turquie, Yellow Letters fut entièrement tourné en Allemagne. Comme il est spécifié à l’image : Berlin joue Ankara et Hambourg Istanbul. Les séquences théâtrales furent tournées sur le plateau du Berliner Ensemble cher à Bertolt Brecht (1898-1956). La griffe du maître ès distanciation dialectique accompagne l’effritement familial et ses multiples répercussions.
Il importe à Derrya que Ezgi suive les meilleures filières. Pourtant Aziz demeure dubitatif quant’au talent musical de leur progéniture. Celle-ci trouve les pièces paternelles interminables et nombrilistes. A l’éthique inflexible du père répond le pragmatisme résolu de la mère. Mais Aziz ne serait-il pas sclérosé dans des postures sans lendemain ?
A l’écart du pamphlet, peu porté sur la démonstration, Yellow Letters, progresse par questionnements. De dilemmes en contradictions, le cheminement sinueux se garde des représentations dominantes. En répétition, afin d’aggraver une scène, Derrya propose d’ôter ses vêtements. Aziz se montre perplexe sur l’efficacité dramatique de la nudité. Cependant à la toute fin, il se retrouve à poil. Face à ses exigences ou ses affectations ?
Comme dirait Luigi (Pirandello) : A chacun sa vérité. Quoiqu'il en soit, par son acuité et sa capacité de renouvellement, Ilker Çatak mérite toutes les attentions.
Photographies : Haut et Court Distribution.