Il était une fois dans le bush

Actualité du 07/09/2026

 

Cinéma des antipodes, sous ce vocable sont actuellement réédités quatre films, dont deux venus de Nouvelle-Zélande : Utu (Geoff Murphy 1983), L’Âme des guerriers (Lee Tamahory 1994), plus deux bandes : Walkabout (1969), Wake in Fright (1970), en provenance d'Australie.

Financés par des capitaux en majorité anglais et américains, respectivement signés par un britannique et un canadien, ces deux derniers titres s’imposent, néanmoins, comme des jalons essentiels dans l’émergence d’une cinématographie révélatrice d'une typologie australienne.

A l’origine, Walkabout et Wake in Fright figurent dans la cohorte des projets étrangers situés et tournés en Australie. Pourtant, dans les deux cas et au-delà du décorum exotique, le pays, sa topographie, son histoire, sa culture, sa sociologie alimentent l’action et animent les personnages. Ainsi une australiennité s’affirme comme l’axe central des deux productions.

 

Gasoline Alley.

A l’origine de Walkabout il y a le le coup de foudre de Nicolas Roeg (1928-2018) à l’égard du roman de James Vance Marshall. Le chef opérateur de Roger Corman (Le Masque de la Mort Rouge 1964) et François Truffaut (Fahrenheit 451 1966) perçoit le potentiel visuel de cette fable située au cœur du bush australien.

Fervent de théâtre, Roeg confie l’adaptation au dramaturge Edward Bond (1934-2024). Celui-ci répond par un synopsis dont la concision (14 pages) renforce encore l'emprise de l’image. Toutefois, Bond substitue l’accident d’avion, point de départ du livre, par un acte sidérant et désespéré, qui accentue l’âpreté de la situation et oriente le récit vers le conte.

Walkabout-La Randonnée, suit l’errance d’une adolescente (Jenny Agutter) et son petit frère (Lucien John, en réalité Luc Roeg, fils du réalisateur), abandonnés en plein désert. L’irruption d’un jeune Aborigène (David Gulpilil) assure leur survie et amorce un rapprochement entre des enfants peu voués à se rencontrer.

Tournée en équipe réduite, dans des espaces repérés au jour le jour, l’équipée témoigne d'une griffe à la fois sensuelle et maniériste.

Nimbé d’une lumière raffinée, Walkabout arbore les attributs (et les tics) du film de chef-opérateur. Truffé d’inserts graphiques, poétiques et parfois par trop didactiques, le montage anticipe la dilection de l’auteur pour les constructions morcelées, collages-puzzles qui brouillent les temporalités et juxtaposent faits réels et visions mentales.

A défaut d’une langue partagée, les idées, les discussions, les sentiments s’expriment via gestes et regards. La prééminence visuelle amplifie son envergure dans l’attirance progressive qui s’insinue entre la collégienne et le jeune guerrier. Apologue des sens et du désir, Roeg accommode, dès ce premier film, un précipité à la fois contemplatif et voyeuriste, voluptueux et morbide.

Abordé par la suite dans Enquête sur une passion (1980) et son chef d’œuvre Ne vous retournez pas (1973), la symbiose Eros / Thanatos sertit la fable picaresque et fixe l’empreinte de ce regardeur, formaliste parfois irritant, souvent stupéfiant.

 

Refuser de prendre un putain de foutu verre, c'est un crime, c'est la fin du monde !

A l’instar de Walkabout, Wake in fright puise ses origines dans un écrit. Publié en 1961, Cinq matins de trop chronique le bref séjour d’un jeune instituteur à Bundanyabba village perdu de l’Outback. Succès en librairie, le roman de Peter Cook (1929-1987) attire l’attention sans lendemain du comédien britannique Dirk Bogarde (1921-1999), puis l’intérêt d’un producteur de télévision australien, désireux de s’aventurer sur les grands écrans.

Le projet est confié à Evan Jones (1927-2023) et Ted Kotcheff (1931-2025), duo anglo-canadien à l’origine de la comédie Deux Gentlemen (1969). Le premier qui, à l’instar d’Edward Bond scénariste de Walkabout, n’a jamais mis les pieds en Australie, signe une adaptation jugée très fidèle au récit originel.

Pendant ce temps, Kotcheff effectue le déplacement et s’enfonce dans le territoire. Ses repérages le conduisent parmi les habitants des villages miniers, bourgades au milieu de nulle part dont, dixit le réalisateur, la démographie rassemble une femme pour trois hommes. Des communautés où, en dehors du travail, les activités se partagent entre la boisson, le jeu et la chasse.

Le réalisateur bouclera ses explorations profondément affecté. Son ressenti justifie une texture organique, imprégnée de frustrations, un vérisme physiologique habité par les corps, les grains de peau et les fluides d'origines variées.

Situé pendant les fêtes de fin d'année, enluminé comme un conte de Noël, sous les chaleurs accablantes de l'hémisphère sud, Wake in fright repose sur un duo proprement faustien. En quête d'un interprète jeune et beau, Kotcheff, porte son dévolu sur Gary Bond (1940-1995), Archetype du jeune premier, celui-ci personnifie l’ange souillé, victime pas forcément expiatoire de la déchéance orchestrée par Doc Tydon. Le praticien méphistophélique affiche l’aura sardonique de Donald Pleasence (1919-1995). Fabuleux histrion, l’acteur livre une composition d’anthologie, au sein d’une filmographie pourtant rompue au poisseux et l’interlope.

 

Les films de Roeg et Kotcheff se placent à l’extrême opposé. Ted Kotcheff dévoile la face peu glorieuse de la fameuse camaraderie australienne, ce lien curieux qui unit des hommes et détruit autant qu’il protège (…). Roeg a vu la poésie et la beauté de paysages que la plupart des Australiens croyaient aussi laids qu’inhospitaliers, au point de d’essayer de les domestiquer en leur donnant une allure européenne. Ce sont des exemples classiques de la façon dont des étrangers peuvent examiner des phénomènes locaux, avec une lucidité inconcevable chez nous.

Le critique-historien Scott Murray (dans Le Cinéma australien, Centre Pompidou 1991) résume à propos ce qui unit et sépare ces titres fondateurs, repérés et consacrés par le Festival de Cannes

Bien que diversement accueilli par le public et la presse, Wake in fright, à l’origine baptisé Outback, assure l’ouverture de l’édition de 1971. Également sous bannière australienne, Walkabout participe à la compétition. Suite à leur présentation sur la Croisette, les deux titres sont pris en charge respectivement par Artistes Associés et 20th Century Fox.

Concomitantes à cette diffusion mondiale, la création par le gouvernement australien d’une école nationale de cinéma et la montée en puissance de l’Australian Film Institute, posent les bases sur lesquelles Peter Weir : Les Voitures qui ont mangé Paris (1973), Pique-nique à Hanging Rock (1973).., Gillian Armstrong : Ma brillante carrière (1978) et bien d’autres réalisateurs lanceront leurs premiers opus .

Avant d’être détournée et largement dénaturée par Hollywood, la cinématographie australienne connaîtra, du milieu des années 70 jusqu’au terme des années 80 et les premiers films de Jane Campion, un authentique âge d’or, de Mad Max (1979) à L’Année de tous les dangers (1982), de L’Homme aux Fleurs (1983) à Crocodile Dundee (1986). Une ère fastueuse, marquée par la vitalité, l’invention et la diversité. Des qualités déjà en lice dans Walkabout et Wake in fright.

Double séance Wake in fright + Walkabout : vendredi 11 septembre 19H, cinéma Utopia manutention Avignon.

Photographies : Solaris distribution, Jokers distribution.

Retour à la liste des articles