Jusqu’au bout de la peur

Actualité du 06/11/2026

 

Au départ, il y a le désir d’Alain Goldman d'entreprendre un film sur Jean Moulin (1899-1943). A l’origine, entre-autres, de 1492, Christophe Colomb (1992), La French (2014), La Rafle, réalisé en 2009 par Roselyne Bosch, autour de la rafle du Vel d’Hiv, le 16 et 17 juillet 1942, le producteur soumet le projet à Làzlo Nemes.

La sollicitation du premier réveille l’envie du second de décortiquer un choc entre humanisme et antihumanisme. Moulin-le film résulte de la conjonction de ces deux préoccupations.

En conséquence, l’auteur du Fils de Saul (2015), puis Orphelin (2025), s’aventure à nouveau dans l’Europe à l’épreuve des affres et stigmates du nazisme.

Signé Olivier Demangel, le scénario ignore le chemin de vie pour s’attacher aux derniers jours de l’organisateur de la France Libre : le parachutage près de Paris, la concrétisation du Conseil National de la Résistance, le déplacement vers Lyon, l’arrestation par la police allemande.

Le Fils du Saul ne se détache jamais d’un sonderkommando, affecté au bon fonctionnement d’un four crématoire. Situé à la fin des années 50, Orphelin colle aux savates d’un adolescent cabossé par l’abandon, les cachettes et l’effacement. Dans une option similaire, Moulin suit au plus près l’activiste clandestin, à la ville expert en décoration et œuvres d’art.

Dès son retour sur le sol français, Moulin confesse son aversion pour les sauts en parachute. Le ton est donné, de l’inquiétude endémique à la terreur panique, son ultime séjour dessine une topographie de la peur. Tout en stoïcisme crispé, Gilles Lellouche se glisse dans l’élégance laconique d’un solitaire courtois, en permanence aux aguets.

Sa méfiance de tous les instants le pousse à tenir à distance la Comtesse de Forez (Louise Bourgoin), puis, par la suite, à limiter les échanges avec son compagnon de cellule. De jour en jour, l’angoisse s’estompe, supplantée par l’affolement face à ses capacités à endurer la torture.

Humanisme, antihumanisme, la dialectique innerve la confrontation entre Moulin et Klaus Barbie (1913-1991), patron de la Gestapo Lyonnaise. Lars Eidinger répercute le cynisme sadique du Boucher de Lyon dans une intelligence efficace, hermétique à toute fascination du Mal.

Nemes adapte le script à ses inclinations immersives. Mais ici, l’abandon du format 1,33 (image carrée qui enserre les caractères) pour le cinémascope (écran large), l’encaustique de la reconstitution en studio, les amples mouvements de caméra, abrasent l’impact visuel et l'obstination sensorielle propres au Fils de Saul et Orphelin.

A l’arrivée Moulin apparaît comme une œuvre passionnante par ses intentions mais hybride dans sa réalisation. Un film de commande dans lequel la singularité d’un sujet, la radicalité d’un auteur se soumettent aux impératifs d’une ample production, servie par un acteur, par ailleurs exemplaire mais, quoiqu'il en soit, vedette de premier plan.

Photographies : Pitchipoï productions.

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