Le canard et la bouteille

Actualité du 22/05/2026

 

23 ans de carrière, 10 films. Depuis le succès international de A propos d’Elly (2003), Asghar Farhadi se partage entre l’Iran et quelques terres d’accueil.

Emprise des dogmes religieux sur la vie intime (Une séparation 2011), adultère et prostitution hors-la-loi (Le Client 2016), corruption des instances judiciaires (Un héros 2021) ; à domicile, le cinéaste passe au crible les dysfonctionnements de la société iranienne. Étau de la culpabilité (Le Passé 2013), mécanique du secret chez une famille de viticulteurs espagnols (Everybody Knows 2018), pour ses opus étrangers, la chronique sociétale cède la place à des inspirations moins connotées et plus universelles. 12 ans après Le Passé, le filmeur erratique pose à nouveau sa caméra dans les faubourgs parisiens.

Histoires Parallèles se déploie entre deux appartements du boulevard Saint-Martin. D’un côté, rivée à sa longue vue, Sylvie (Isabelle Huppert) observe le manège d’une femme et deux hommes. En face, Anna (Virginie Efira) trompe Nicolas (Vincent Cassel) avec son frère Théo (Pierre Niney). Changement de perspective, les trois mêmes interprètes, rebaptisés Nita, Pierre et Christophe, composent un trio de bruiteurs qui, dans un logis aménagé en studio d’enregistrement, s’affaire sur des fictions ou des documentaires animaliers.

Auparavant dans les couloirs du métro, Adam (Adam Bessa) rattrape la pickpocket qui vient de dérober le porte-monnaie de Céline (India Hair). Par gratitude, celle-ci le présente à Sylvie, sa mère écrivaine, qui doit vider son appartement, après avoir livrer le roman, alimenté par la scrutation de ses voisins. Refusé par son éditrice (Catherine Deneuve), le tapuscrit est jeté à la corbeille, avant d’être récupéré par Adam, qui s’en attribue la paternité et le transmet à Nita.

Comment une réalité alimente une fiction qui finit par peser sur cette réalité. Tel est le fil le plus évident qui s’extrait de l’écheveau narratif, duquel se déroulent les Histoires parallèles.

A l’origine du film : une série télé. En 1988, à la demande de la télévision polonaise, Krzysztof Kieslowski (1941-1996) tourne Le Décalogue, corpus de 10 films inspirés par les 10 commandements. A l’orée des années 2020, une compagnie américaine propose à Asghar Farhadi de livrer son approche des préceptes bibliques. Peu tenté par la forme sérielle, l’orfèvre narrateur est néanmoins subjugué par les adaptations coécrites, trente ans plus tôt, par Krzysztof Piesiewicz.

Le projet de remake évolue vers un film unitaire, inspiré par Décalogue 6. Sous-titré : Tu ne seras point luxurieux, le segment s’attache à un jeune homme qui, tous les soirs, observe sa voisine en vis-à-vis. Histoires parallèles se réapproprie ce canevas, augmenté de thèmes et situations (secret intime, mensonge, imposture..) extraits d'autres péripéties du recueil originel.

Lumière texturée, consciences isolées, constitutions percluses ou souffreteuses, l’inquiétude morale propre au cinéma polonais de la seconde moitié des années 70, se réactualise dans les tonalités hivernales qui imprègnent ce précipité de voyeurisme, d’illusions et d’usurpation. Les existences cloisonnées qui évoluent entre les 3ème et 10ème arrondissement résonnent avec la mélancolie endémique qui irrigue le Décalogue.

Au-delà son aura prestigieuse, la distribution réunit des solistes de haut vol, en particulier Isabelle Huppert, pour une fois dans un film plus grand qu’elle et Vincent Cassel, ex-dur à cuire gavé d’analgésiques. A leurs côtés, Pierre Niney renoue avec la sobriété, Virginie Efira est comme toujours d’une finesse impeccable et Adam Bessa coche toutes les cases de la révélation.

Sylvie distord le réel. Nita, Pierre et Christophe réorchestrent la réalité. Adam camoufle son identité. Histoires parallèles enchevêtre les petites combines et les graves transgressions.

Comment introduire un canard dans une bouteille ?

Digne descendant des conteurs persans, Asghar Farhadi manigance un imbroglio dramatique, brode une ode à l'imaginaire où l’on s’interroge, l’on s’égare, l’on se réoriente et l’on frémit, toujours avec délectation.

Photographies : Memento Distribution.

 

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