Quelques semaines après la disparition de Béla Tarr (1955-2026), arrive sur les écrans le nouveau film de son plus talentueux collaborateur. Assistant sur L’Homme de Londres (2007), ultime opus du maître hongrois, László Nemes signa en 2015 Le Fils de Saul.
Le film déroule 48 heures aux plus près d’un sonderkommando. Caméra à l’épaule, format 1.33, le filmage ne se détache jamais du visage de ce prisonnier du camp d’Auschwitz, assigné au fonctionnement des fours crématoires. Le contexte se sédimente dans un brouillard de crasse et de cendres. Seuls les cris, injonctions, hurlements, adjoints au fracas industriel, nourrissent ce qui s’assimile à la bande-son de l’immontrable. A l’arrivée, Le Fils de Saul demeure l’une des œuvres immersives les plus puissantes, éprouvantes et responsables jamais filmées.
Au bout de l’enfer, Saul croit reconnaître le corps de son fils. A l’aube de la première guerre mondiale, Irisz, figure centrale de Sunset (2018), s’extrait de l’internat, à la recherche d’un frère hypothétique. La quête du père sous-tend cette fois Orphelin, troisième titre que le réalisateur situe dans sa Hongrie natale, à la fin des années 50, peu après l’invasion des chars russes au cœur de Budapest.
A la sortie de l’orphelinat, Andor (Bojtorjan Barabas) retrouve Klàra, sa mère (Andrea Waskovics). L’adolescent dissimule une arme à feu, un coffret rempli de tickets de spectacles, reliques abandonnées par son paternel, jamais revenu des camps d’extermination. Combler les trous, éclairer les zones d’ombre, la démarche mémorielle d’Andor est compromise par l’irruption motocycliste de Berend, déterminé à épouser Klàra et adopter sa descendance.
La silhouette massive de Grégory Gadebois, les accès sanguins, la bonté démonstrative du personnage, parent l’artisan boucher d’une troublante ambivalence. Celle-ci se prolonge dans les silences opaques de Klàra, suscitant la rage arbitraire de son rejeton.
La quête frénétique de vérité, se restitue en une succession de plans séquences, marqués du sceau de l’enluminure et de la promiscuité. En opposition au panoramique et au cinémascope, le cadre carré (1.33) traduit l’agitation obsessionnelle qui restreint les appréciations du gamin. Il renvoie encore aux caves, greniers, cachettes, qui jalonnent le récit de formation.
Avec son casque et ses bottes de motos, Brend est-il un ogre corrupteur ou un bon gros géant ? L’équivoque enveloppe cette geste d’apprentissage qui se livre en une suite de tableaux, à la composition visuelle et sonore minutieusement élaborée.
Même s’il se grise parfois dans des constructions picturales qui, par instant, plombent l’action et érodent l’attention, László Nemes livre une fable profonde, souvent étourdissante. Somptueux, enfiévré, admirablement interprétées, Orphelin, place son auteur dans le sillage de l’écrivain Franz Kafka (1883-1934), du cinéaste Béla Tarr et du plasticien-dramaturge Tadeuz Kantor (1915-1990), formalistes prodigieux, contempteurs inlassables de l’asservissement par la ségrégation endémique, la violence grégaire et la brutale arrogance de l’ignorance.
Photographies : Le Pacte Distribution.