Partir revenir en Anatolie

Actualité du 21/04/2026

 

La valeur n’attend point le nombre des années.

L’appréciation cornélienne définit mieux que jamais le parcours de Zeki Demirkubuz de par chez nous. Qu’on en juge : douzième opus du réalisateur sexagénaire, Hayat (La vie) est le premier à connaître une diffusion sur nos écrans.

L’œuvre fleuve (2H40) écoule une fresque intimiste. Celle-ci s’amorce sous l’égide du film noir. Au même titre que le détective de Laura (Otto Preminger 1944) ou l’universitaire de La Femme au portrait (Fritz Lang 1944), il ne reste à Riza (Burak Dakak) qu’une photographie de sa fiancée, à peine aperçue, la veille de leurs noces. Fuyant une union arrangée, Hicran s’est volatilisée. Désemparé, bafoué, le jeune boulanger sacrifie ses petits pains pour un autre pétrin, à la recherche de sa promise-épiphanie.

Sa quête obsessionnelle le conduit jusqu’à l’enfer d’Istanbul. La rencontre avec un indic induit un changement de point de vue et nous attelle aux claudications du voyou estropié. C’est alors, qu’à l’instar de Laura-Gene Tierney, Hicran-Miray Daner effectue sa réapparition.

Un regard, une déflagration... et la fugueuse s’en retourne vers sa famille. En guise de bienvenue, au seuil de la ferme, son paternel ressaisit sa fierté par un sauvage châtiment. Puis le patriarche s’en va à la mosquée. Par la suite, avant de boucler la boucle, Hicran, pestiférée et résignée, croisera le chemin de Orhan (Cem Davran), instituteur quinquagénaire, dont la logorrhée pontifiante peine à dissimuler une endémique jalousie.

Les mariages forcés au sens classique du terme n’existent plus, mais ils se sont largement répandus parmi les jeunes générations sur les réseaux sociaux, d’une manière post-moderne. (…). Les alliances arrangées relèvent davantage d’une nécessité, d’une solution technique et pratique, que d’une tradition féodale. De plus, Les Turcs sont un peuple pragmatique.

Zeki Demirkubuz commente ainsi son approche de la pierre angulaire, sur laquelle il édifie son récit. Chez Hicran, la topographie matrimoniale prend l’allure d’un va-et-vient empirique, balisé par l’instinct de conservation ou, par instant, l’émergence d’une émotion. Plus proche du parcours de combattante que d’une baguenaude à travers la carte du tendre, l’itinéraire de la jeune femme dresse un réquisitoire âpre mais complexe à l’encontre de la chape des traditions.

A l’intrication de l’analyse répond une mise en scène soigneusement pensée. Chaque plan s’assimile à une stricte composition. Les dialogues sont denses, épurés. L’interprétation demeure rigoureuse de bout en bout.

Aux antipodes des grandes démonstrations, un simple verre d’eau traduit la porosité entre le réel et le songe. A cet effet, une ambivalence subtile, voire machiavélique, imprègne le dénouement. Au plan séquence long et déchirant mais, quelque part, attendu et convenu, succède une conclusion plus apaisante. Comment recevoir ce codicille conciliant et décalé ? Dans le rêve ou la réalité ?

Zeki Demirkubuz entretient l’ambiguïté, au terme de Hayat, un chemin de vie doublé d'un précipité de maestria et d’intelligence, qui suscite l'inévitable envie de découverte à l'égard d’un cinéaste et d’une œuvre, jusqu’alors passés sous les radars.

Photographies : Damned Distribution.

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