Cela tient du retour et de la résurrection. Après neuf années de silence, dont quarante jours de coma artificiel suite à un covid long, une lente convalescence et un exil forcé par l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, Andreï Zviaguintsev réintègre le circuit des festivals internationaux.
Couronné par le Grand Prix du dernier palmarès cannois, Minotaure livre une relecture de La Femme infidèle (1969), titre emblématique des autopsies bourgeoises chères à Claude Chabrol (1930-2010). De prime abord, rien de plus logique que ce drame adultère suscite l’intérêt d’un cinéaste qui ne cesse de démonter la mécanique du couple, de décortiquer le noyau familial.
De quoi est-il question ? Dans la mouture originale, Charles, avocat reconnu, détecte chez Hélène, son épouse, des attitudes qui éveillent des soupçons d’infidélité. Un détective confirme ses intuitions. Peu de temps après, l’époux sonne à la porte de l’amant. Pour Chabrol, ce dernier est écrivain, Zviaguintsev le requalifie photographe. Ainsi ce sont des images qui déclenchent l’irrémédiable.
Dans la dynamique de transposition, le printemps versaillais s‘exporte vers la Russie d’aujourd’hui. L’on réintègre les environnements lacustres, les ciels bas, les frimas de fin d’automne, écosystème de prédilection chez un auteur, émule des paysages de l’âme, chers à Michelangelo Antonioni (1912-2007). Les nuances se confinent aux détails : Hélène et Charles emploient une cuisinière-femme de ménage. Galina est une mère au foyer qui prépare et sert les repas.
En sus du cercle intime, Zviaguintsev et son coscénariste Simon Liachenko, échafaudent un contexte professionnel, peu développé par Chabrol. Ici, Gleb dirige une firme d’import-export. Lorsque le maire lui réclame une liste d’employés mobilisables pour l’Opération spéciale menée sur le front ukrainien, le patron trouve une solution pragmatique qui préserve le fonctionnement de sa petite entreprise. Pour la filature de son épouse, il contacte un quidam qui, à l’instar des sagas mafieuses, a une dette à son égard.
Dans les deux versions les corps et les attitudes sont révélateurs. Face à Michel Bouquet, col boutonné, raide comme un piquet, Stéphane Audran, aérienne dans ses robes légères, répondent Dimitri Mazourov, silhouette râblée face aux postures altières et félines adoptées par Iris Lebedeva. Nuance de taille, si l’escapade d’Hélène se limite à l’aventure, les ébats entre Galina et Serioja (Boris Koudrine) semblent empreints de sentiments. Sensation insupportable pour le mari trahi.
Des larges baies qui éclairent sa villa, aux séparations transparentes qui cloisonnent l’espace de travail, Gleb s’enfonce, s'égare, se perd dans le labyrinthe des manœuvres et des passions, qu’il érige lui-même, à renforts d’arrangements, de suspicions et d’impulsions.
Dans un pays quadrillé par le Minotaure Poutine, se débat un Thésée au sang froid. Andreï Zviaguintsev convoque la mythologie pour ce sixième film, le premier à portraiturer la Russie enlisée dans une guerre que son despote refuse de nommer. Durant le carnage, les embrouilles se poursuivent, les affaires continuent.
Au terme de La Femme infidèle, deux policiers apparaissent dans le beau jardin de Charles et Hélène. Minotaure se clôt à l’intérieur d’un avion en route vers la Crête, patrie de Minos, Pasiphaé et de l'homme à la tête de taureau. Gleb, Galina et leur ado survolent un champ de nuages. Ou un tapis de bombes ? Là reste la question.
Auparavant, quelque part en Russie, chargés d’élucider la disparition d’un photographe, deux inspecteurs se seront interrogés : Pourquoi on travaille ? On ne sert à rien.
Référence de l’article : interview de Andreï Zviaguintsev publié dans Positif n° 788, octobre 2026.
Photographies : MK Productions, CG Cinéma.