Foyer de discordes chez Federico Fellini (Prova d’orchestra 1978), creuset d’intégration pour Marie-Castille Mention-Schaar (Divertimento 2022), la formation orchestrale demeure un inépuisable champ d’expérience des pratiques démocratiques.
Un collectif et une autorité, telle est la formule affichée à l’ouverture de Nous l’orchestre. Rompu à ce qu’il définit comme des documentaires opéras (Traviata et nous 2012, Indes Galantes 2021). Philippe Béziat immisce son nouveau film dans le quotidien de l’Orchestre de Paris.
A raison d’un ou deux concerts hebdomadaires, cette formation de 120 musiciens, cofondée en 1967 par les chefs Charles Munch (1891-1968) et Serge Baudo, explore le répertoire dit moderne : Stravinsky, Chostakovitch, Bartok, Sibelius, Mahler.. .
L’immersion aux cœur de l’ensemble s'accompagne d'une performance synesthésique. Captée par 90 microphones, chaque prise de tournage fut l’objet d’un mixage spécifique, permettant d’isoler un instrument et de focaliser l’audition sur ce que l’on n’entend pas.
Saisir en gros plan l’attente d’un pupitre qui n’intervient que quelques mesures lors d'une exécution. Partager la concentration anxieuse d’un corniste à l’approche d’un solo. Découvrir le méticuleux processus d’entretien d’une anche de cor anglais.. . Les observations documentaires alternent avec les témoignages d’instrumentistes. Ici encore la synesthésie persiste. Des contributeurs à visages découverts alternent avec des phrases extraites de contributions souvent peu avenantes : Pendant des années, j’ai joué à côté d’un mur. C’est un con qui a un bon son. Mais ça reste un con.. .
Ce précipité dissonant d’acceptions terre-à-terre, d'élans passionnels et de communions fraternelles, façonne cette agora polyphonique, composée d’artistes de haut vol qui, faute d’accéder au statut de soliste virtuose, se sont résolus à rentrer dans le rang, à se fondre parmi les musiciens d'orchestre.
Au lyrisme syncopé des œuvres travaillées répond la grâce aérienne de la réalisation. En bordure du boulevard périphérique, calfeutrés dans le vaisseau majestueux de la Philharmonie de Paris, à l'intérieur du grandiose auditorium ou dans les studios de répétition, des femmes et des hommes peaufinent une harmonie, dissèquent une partition. Un vitrage sépare le tumulte du trafic de cette auscultation de la Beauté. Nous l’orchestre s'attache au travail de concertistes accomplis, réunis dans une communauté dédiée à l’élévation de la collectivité. Peut-on imaginer plus flamboyante illustration d’un service public de la Culture ?
L’audition à l’aveugle d’un nouveau violoncelle souligne que l'orchestre se double d’une association qui fonctionne à l'écart des passe-droits, par simple cooptation. Un collectif, une autorité. Le panache méticuleux du bouillant Klaus Mäkelä, la gestique minimaliste du vénérable Herbert Blomstedt ; le fauve, le sage, les chefs déterminent les contours d’une sonorité. L’essentiel pour les exécutants, demeure que l’égo reste bien placé.
Un musicien revient sur la monotonie des répétions d’une symphonie de Gustav Malher, dirigées par Pierre Boulez (1925-2016). Pourtant, au moment du concert, tous délivrèrent une interprétation d’exception. Simplement par le respect des bases posées par le maestro.
La liberté dans un cadre. Peut-on trouver plus juste définition des usages démocratiques ?
Photographies : Les Films Pelléas / Pyramide distribution.