Élément primordial du spectacle vivant, le corps constitue l’axe majeur de certaines propositions découvertes en ces premiers jours du Festival d’Avignon.
Outre la fin de vie à l’origine de L’hors-présence, création écrite et mise en scène par Tiphaine Raffier, la carcasse, l’anatomie, le body demeurent les pierres angulaires de La Parabole du Seum et Island Story.
Pour ce dernier spectacle, Kyung-Sung Lee place un charnier au centre du gymnase Aubanel. Island Story évoque le massacre de Jeju. En 1948, les habitants de l’île exprimèrent leur réprobation face au projet de scrutins présidentiels séparés entre le Nord et le Sud de la Corée.
En guise de répression, la police et l’armée débarquèrent, massacrant près de trois millions d’insulaires, considérés comme communistes. En 2022, la découverte d’une fosse commune à proximité de l’aéroport de Jeju, remit en avant ce désastreux épisode.
Island Story résulte d’une méticuleuse approche documentaire : séjour sur site, recueils de témoignages, recherches d’archives, menée par Kyung-Sung Lee et ses interprètes. Le récit s’articule tel un puzzle où des ossements s’extirpent et s’assemblent dans un fossile sédimenté à l’image d’une mémoire disloquée par la honte et le déni.
A la lumière de projecteurs éclairés par les dynamos d’une paire de bicyclettes (sans doute pour souligner l’artisanale lenteur des investigations), Island Story s'assimile à un rituel funèbre qui répare à la marge une ignominie collective, camouflée derrière les vues paradisiaques d’un archipel à fort potentiel touristique.
Au corps que l’on ensevelit chez Kyung-Sung Lee, répondent les chairs exhibées chez Rebecca Chaillon.
Toutefois, au même titre que Island Story, La Parabole du Seum relève d’un travail collectif menée par l'auteure et des performers qui vivent dans les marges de la Seine-Saint-Denis.
Le spectacle s’amorce dès l’entrée des spectateurs, invités à déguster une cuillerée de beurre industriel et participer, dans la foulée, à une animation de supermarché. Subrepticement, un corps dénudé se glisse dans la file d’attente. Dans La Parabole du Seum (la colère, l’amertume), il est question de malbouffe, de surpoids, de précarité et de bas-côté.
La fureur agressive de Carte noire nommé désir (présenté à Avignon en 2021) se dilue ici dans les imprécations caustiques. Entre les deux platanes du cloître des Célestins s’organise un happening de carne, de fluides, de matières et d’accessoires. Si certains textes n’échappent pas à l’amphigourique, Rébecca Chaillon, absente au plateau, s’avère plus accomplie dans l’organisation de tableaux vivants, où la répétition, l’épuisement des sujets, retentissent avec les forts engagements des intervenants.
Des parenthèses participatives emballent une partie de l’assistance. Mais ce sont les les compositions organiques, édification de corps non-conformes, conquérants, exubérants, qui retiennent l’attention et réveillent, par moment, le souvenir rageur de L’Histoire de Ronald, le clown de McDonald’s, pamphlet anti consumérisme de Rodrigo Garcia, qui, en 2004, grava à tout jamais la légende du Cloître des Célestins.
Island Story : 12H et 18H30 le 6 juillet, Gymnase Aubanel
La Parabole de Seum : 22H, Cloître des Célestins. Jusqu’au 12 juillet. Relâche le 7 juillet).
Réservations : https://festival-avignon.com/?cat=1001
Photographies : Christophe Raynaud de Lage
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