Tonitruante pièce montée

 

Julien Gosselin est un enfant du Festival d’Avignon. Sa première venue remonte à 2013, lors de la dernière édition dirigée par Hortense Archambault et Vincent Baudriller. Plébiscité pour son adaptation des Particules élémentaires, succès littéraire de Michel Houellebecq, le jeune dramaturge revint avec 2666 (2016), Joueurs, Mao II, Les Noms (2018), à l’invitation de Olivier Py. Puis 2023 fut marqué par Extinction.

Trois ans plus tard, l’actuel directeur Tiago Rodrigues confie à Julien Gosselin la Cour d’honneur du Palais des Papes.

Le projet se veut à l'envergure du monument. Maldoror tisse des correspondances entre les écrits de l’écrivain chilien Roberto Bolano (1953-2003) et l’inspiration transgressive-surréaliste des Chants de Maldoror, publiés en 1889 par l’auteur Franco-Uruguayen Isidore Ducasse (1846-1970), alias Comte de Lautréamont.

La proposition s’ouvre sur un hommage à Inferno, la première épiphanie théâtrale du jeune Gosselin. Crée en 2008 par Romeo Castellucci, la proposition imprégna les mémoires lors de l’ascension de la muraille du Palais des Papes, effectuée à main nue par Antoine Le Ménestrel. Ainsi, le lever de rideau de Maldoror restitue en direct, l’immersion d’un spéléologue dans le puits abyssal, qui sonde les fondations du Palais des Papes.

Par delà la référence et l’hommage, la plongée dans les viscères de la forteresse chrétienne constitue la judicieuse entrée en matière d’un spectacle qui met en question l’œuvre d’auteurs et d’artistes qui côtoyèrent au plus proche le mal absolu.

A l’instar du Docteur Mabuse immortalisé par Fritz Lang (1890-1976) ou Keiser Söze, le criminel insaisissable qui hante Usual Suspect (Bryan Singer 1995), Maldoror s’attelle à un certain Carlos Wieder. Poète affidé au dictateur chilien Augusto Pinochet (1915-2006). Tueur en série à ses heures, l’écrivain personnifie le fil rouge d’un triptyque qui traverse les années 70.

Le premier segment dresse l’inventaire de plumitifs aussi fictifs que collaborationnistes. Par la suite, les spectateurs sont invités à descendre sur scène et participer à la party qui occupe la seconde fraction. L’ultime volet se déroule dans l’appartement d’un romancier agonisant.

Une douzaine d’interprètes s’infiltrent dans le maelstrom qui se déchaîne durant une bonne partie de la nuit. En 2012, pour sa prodigieuse adaptation du Maître et Marguerite, roman de Mikhail Boulgakov (1891-1940), Simon McBurney provoqua l’effondrement du Palais des Papes. En 2026 Julien Gosselin sature l’espace et pilonne ses occupants, de textes, d’images, de sons, d’éclairs, de formules définitives et de furieuses imprécations.

Au début ça parle espagnol, portugais, anglais, allemand. Puis tout à coup, l’aréopage adopte le français. Pourquoi cela ? Et pourquoi pas.

Trois écrans géants surplombent et enserrent le plateau. Lors du second chapitre démago-participatif, des grappes de regardeurs se pressent dans un décor rapidement bondé et tapissé par des.. écrans. Ainsi l’on monte sur scène pour regarder la télévision.

De son propre aveu, Julien Gosselin va beaucoup au théâtre et peu au cinéma. Mais tout dans son spectacle est pensé, éclairé selon les nécessités des preneurs d’images. Julien Gosselin ne sait pas couper. Julien Gosselin se dit étranger à la narration. Il ne s’agit pas ici de raconter mais de remplir, de saturer de représentations, de phrases et de pousser le son. Les déliés qui propulsent les pleins, Julien Gosselin ne connaît pas. L’ironie, la mise à distance lui restent étrangers. La preuve : l’enquête iconoclaste du rat détective, s’amorce sans lendemain.

Les entr’actes s’écoulent, eux aussi, sous les pulsations et les amplifications. La pratique du théâtre à l’aune des rave party.

Et le sens dans tout ça ? Qu’en est-il lorsque l’art lorsqu'il côtoie le mal ? Maldoror pose la question. Force est de reconnaître que le vice souvent fascine. Du nazisme au dictatures marxistes-léninistes de la République de Chine ou de Corée du Nord, les tyrans affectionnent les démonstrations de force et suscitent les amples effets de mise en scène.

Ainsi, sous le déluge de discours, de pixels et de décibels, orchestré par un démiurge souverain et péremptoire, peut-on se demander si ce dernier n’est pas, lui même, grisé par les débauches de puissance et d’arrogance qu’il prétend dénoncer.

Les spectacles de Julien Gosselin relèvent de l’installation conquérante et coercitive, qui rive les regards sur des écrans, qui étouffe le sens sous un empilement de caractères, de flux visuels et de rhétoriques qui, à défaut de croiser les expressions et d'éclairer les pensées, concocte une écrasante confusion.

Subsiste l’humain : les acteurs, dont Victoria Quesnel. La fidèle des premières Particules assume des monologues tous plus éprouvants et vertigineux. Au bout de la nuit, elle délivre une magistrale déclamation-analyse d’un poème baudelairien. En ces instants, l'actrice rappelle que dans cette cour surdimensionnée, à la toute fin, seuls surnagent les grands interprètes.

Ainsi se joue au sein de la Cour d’honneur du Palais des papes, dans l’œil du cyclone, dans l’agora fédératrice du Festival, un spectacle présenté par son metteur en scène comme à prendre ou à laisser. Et à priori beaucoup ne prennent pas. Pour la représentation du lundi 6 juillet, le haut du gradin est resté inoccupé.

Après 5h40 d’un spectacle tonitruant, qui confond sans cesse la complexité et la profusion, l’on se demande si, au même titre que les partis de gauche ont désormais perdu l’écoute d'une large partie du peuple, le service public de la culture (indispensable plus que jamais) n’est pas sur le point de rompre avec l’élitisme pour tous, indissociable de tout art populaire.

Là est une question. Pour le reste l’on peut suggérer à Julien Gosselin de fréquenter un peu plus les cinémas. Ainsi y aura-t-il, peut-être, plus de théâtre dans ses créations.

Maldoror : 22H, cour d’honneur du Palais des papes. Jusqu’au 12 juillet.

Réservations : https://festival-avignon.com/?cat=1001

Photographies :  Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon.

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