La proposition s’ouvre dans une loge de théâtre. De visu, une interprète s'estompe derrière un personnage. Mireille Roussel devient Marceline Loridan-Ivens.
En 2018, âgée de 90 ans, la scénariste-réalisatrice publie L’Amour après, récit de 156 pages où elle remonte le cours de ses souvenirs.
Née en 1928, Marceline Rozenberg, à la fin de seconde guerre mondiale, se définit comme une Fille de Birkenau. Affectée à tout jamais par la déportation, elle contracte un mariage sans passion. Elle s’engage, en parallèle, dans une action militante où elle croise Edgar Morin (1921-2026). Le sociologue-philosophe lui adressera une correspondance enflammée.
Assistante-preneuse de son, elle croise Jean Rouch (1917-2004). Le cinéaste-ethnologue tombe en amour dans l’instant. Mais la dame à la chevelure de feu lui préfère un confère : Joris Ivens (1898-1989), documentariste de 30 ans son aîné.
Sur la vaste scène du Gymnase Pasteur, la metteure en scène Laure Werckmann étend un espace centrée sur une table, tour à tour plan de maquillage, meuble façonné par l’aïeul résistant, bureau de travail, pupitre d’écriture, desserte d’un frugal logis. S'y distiguent encore des rails de funestes mémoires, des chaises où siègent des absents. S'éclairent aussi des guirlandes et une boule à facette révélatrices d’un irrépressible désir de vie.
A l’instar des grandes œuvres, L’Amour Après multiplie les niveaux de lectures. La biographie embrasse une large partie du XXème siècle, de l’abjection de la déportation, à l’effervescence intellectuelle et la vitalité artistique consécutives à la Libération.
Le récit trace le destin d’une femme, décortique l’introspection d’une rescapée. Mais par dessus tout, se détaille l’anatomie d’un corps ankylosé, d’une carcasse devenue absente à elle-même Pourtant, l'organisme fracassé avance sur la voie d’un lent réveil, au contact d’un poète-regardeur, voué à l’expérimentation, l’engagement et l'utopie de filmer le vent.
La concision du texte, la clairvoyance à la fois tonique et mesurée du récit, s’épanouissent dans la composition de Mireille Roussel qui se fond dans Marceline, au point de restituer son timbre et son élocution.
Au moment où les pensées s’effritent aux sons des bruits de bottes et des imprécations populistes, L’Amour après tresse l’itinéraire d’un esprit en résistance (et en résilience), d'un être éclairé, d’une femme en marche sur le fil d’un spectacle, de bout en bout, accompli et captivant.
L’Amour après : 18H20, Présence Pasteur.
Photographies : Adrien Berthet