Il y a les pièces qui se jouent sur une scène et il y a la pièce de tissu qui cache un accroc que l’on ne peut recoudre. Au diapason de cette ambivalence, La Fileuse de nuit désigne un texte de théâtre qui, dans le sillage de Raymond Devos (1922-2006), jongle avec les mots et leurs acceptions. La proposition se double d’un ravaudage mémoriel, au fil duquel une retoucheuse aussi intrépide qu’indécise, s’efforce de combler, voire masquer les trous et les béances qui mitent son récit familial.
Pour filer plus loin la métaphore couturière, force est d’admettre que Elsa Rozenkop apprécie les patchworks où se juxtaposent les registres, qu’elle affectionne les assemblages qui croisent niveaux de lecture et ruptures de ton.
Donc, on serait dans un conte, un tâtonnement picaresque, qui s’amorce au fond d’une grotte. Une spéléologue mal équipée tente de frayer dans l’obscurité. Plus avant, se trouvent des portes qui ouvrent souvent sur des placards à silence. Celui-ci est rompu par une animatrice radio qui, tel un chœur antique, Sancho Panza ou Jiminy Cricket, commente, critique et éclaire le fil de la pérégrination.
Comme dans toute fable, l’héroïne croise des ogres, certains avec une longue barbe bleuâtre, d’autres perclus de croix gammées. Elle côtoie encore des monstres d’autant plus terribles qu’ils paraissent terriblement ordinaires. Pas de fantasmagories sans fantômes. La Fileuse de nuit tisse avec des spectres issus du non-dit, du déni et de la culpabilité.
Comme dans toute fantasmagorie, il y a du mystère, de l’inquiétude jusqu’au seuil de la frayeur. Une lampe de bureau, un rideau de scène, un téléphone à cadran, un écheveau écarlate, et quelques filtres sonores.., alimentent une anxiété d’une élégante et ingénieuse efficacité.
Vers la fin et à l’instar de la détective, la narration s’embrouille quelque peu dans sa sophistication. Mais qu’importe, l’on s’égare volontiers aux côtés d’Elsa Rozenkop. Car l’autrice-actrice aime jouer et raconter de curieuses histoires qui tricotent avec la grande Histoire. Sa Fileuse de nuit couture la fantaisie et la douleur, tresse la délicatesse et l’abjection.
Au delà du rafistolage, le travail relève d’un passement dramatique à la fois subtil et échevelé, brodé par une petite main qui, par instant, bafouille comme Pierre Repp (1909-1986) et finit par méditer en compagnie d’Anton Tchekhov (1860-1904), chroniqueur fataliste qu’elle a, à ses débuts, beaucoup fréquenté.
Ainsi, une fois la pelote reconstituée, il ne reste plus qu’à admettre, qu’au delà de les réparer, il est encore possible d’embrasser les vivants. La Fileuse de nuit déroule un moment bizarre, fantasque et captivant. En points universels, Elsa Rozenkop et son équipe reprisent le théâtre en une tapisserie artisanale 100% en majesté.
Photographies : Rozen'Barbe Production.