Une grande forêt, une institution, l’isolement, la promiscuité.., Le Silence de Claire Lagrange, la pièce écrite et interprétée par Céline Delbecq, n’est pas sans accointances avec L’institut Benjamenta, le film de Stephen et Timothy Quay.
En 1995, Jakob von Gunten, roman de l’écrivain suisse Robert Walser (1878-1956) fut porté à l’écran par les frères plasticiens-cinéastes britanniques, rompus aux techniques d’animation. Il en découla une œuvre d’une imposante rigueur plastique, doublée d’une implacable spirale mentale.
Retour au théâtre. Sur scène, une femme est à son bureau, Elle nous tourne le dos. Puis elle s’anime et entame une histoire qui prend corps, via des personnages Playmobil actionnés, dans un petit théâtre marionnettique, par une sosie de la narratrice. Les manipulations sont redimensionnées via un écran qui surplombe le plateau.
Le dispositif empile des regards extérieurs : les pensionnaires, la directrice, la manipulatrice, les spectateurs.., qui convergent vers une femme qui peint mais qui parle pas. Ou, pour être exact, qui ne parle plus. La narratrice, elle, n’arrête pas.
Phrasé impeccable, débit de mitraillette, sa diction contraste avec les brèches qui fissurent l’établissement et l’ennui endémique, qui ankylose les occupants. Frugale de ses mouvements, Céline Delbecq virevolte d’un personnage à l’autre dans un florilège de tonalités. A l’intérieur de la maison, l’ironie moqueuse s’estompe face à une distance cauteleuse. Autour de l'écritoire, le timbre se durcit, la tension s’intensifie.
80 kg sur un corps, dénis, non-dits, catatonie. Quelle drôle d’idée que de laver des vers de terre. Résignation, internement. 80 kg sur un corps, puis, au bout du bout, un écrasement comme une hébétude thérapeutique.
Derrière Le Silence de Claire Lagrange, se terrent des thèmes qui innervent et parfois saturent l’air du temps. Mais Céline Delbecq et ses complices marionnettistes, scénographe, créateur sonore et vidéo, construisent un dispositif qui transporte le propos dans un espace inédit et subjuguant, un univers bizarre et mystérieux, qui emprunte au conte, au thriller et au vertige fantasmatique.
The Dream People Call Human Life, tel est le second titre donné par les frères Quay à leur Institut Benjamenta. Ce rêve que l’on appelle la vie humaine, l’expression résume à propos l’inventaire des mutismes et évitements dressé par Céline Delbec.
La dame a des choses à dire, voire à expulser. Elle aime raconter des histoires tortueuses, viscérales, complexes ; mais sans jamais ennuyer. Céline Delbecq aime passionner avec le compliqué. L’auteure-interprète le prouve tout au long d’une fable qui propulse ailleurs et qui cause d’aujourd’hui.
Le Silence de Claire Lagrange : 12H30, Théâtre des Doms. du 4 au 25 juillet. Relâche le mercredi.
Réservations : https://lesdoms.eu/
Photographies : Alice Piemme.