Béton désarmé

Actualité du 03/02/2026

 

La grazia-La grâce : l’acception s’appréhende dans un double sens. En premier lieu, le terme désigne la mesure de clémence soumise à Mariano De Santis, Président de la République italienne, en faveur de deux hommes condamnés pour meurtre. La grâce définit encore le port élégant et la pondération concernée du haut dirigeant.

La grazia désigne enfin le nouveau film de Paolo Sorrentino.

Le réalisateur napolitain boucle (pour l’instant) une trilogie autour de l’animal politique. Il divo (2008) se polarise sur la personne et l’action de Giulio Andreotti (1919-2013), figure de prou de la Démocratie chrétienne, à la tête de sept gouvernements de 1972 à 1992. Silvio et les autres (2018) plonge dans la psyché échevelée de Silvio Berlusconi (1936-2023), magnat des médias, fondateur du parti populiste Forza Italia et président de trois conseils des ministres entre 1994 et 2011.

En contrepoint aux deux premiers segments, Mariano de Santis relève d'une pure fiction, même si la prudence et l'élévation du caractère ne sont pas sans évoquer Sergio Mattarella, réélu à son poste depuis 2015.

Dans le sillage d’Elio Petri (1929-1982), cinéaste militant, allergique au néo-réalisme, à l’origine de brûlots politiques inscrits dans des polars : Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon (1970) ou des fables brechtiennes : La propriété c’est plus le vol (1973), Todo Modo (1977) ; Sorrentino professe à son tour un engagement formaliste.

Andreotti promène sa silhouette impavide lors de déambulations nocturnes, puis rejoint son bureau alcôve ou trône sur un sofa, à l’écart des flashs et décibels des immuables fêtes romaines. ll divo est un film de la nuit, de la manigance et de l’opacité.

A l’inverse, Silvio et les autres respire le soleil, la mer et l’obscénité. Berlusconi traîne sa cour et son ennui dans son morceau de Sardaigne. Pour se distraire des courtisans, pour se divertir des contrariétés, l’oligarque réveille d'anciens réflexes et fourgue au téléphone des appartements fictifs à des interlocuteurs anonymes.

Lumière rasante, bourrasques et ciel bas, La grazia est un conte d’hiver, au diapason de l’humeur du Président. Surnommé Béton armé, à six mois de la fin de son mandat, le législateur marmoréen vacille sous les dilemmes.

A la grâce présidentielle se greffe la signature d’une loi sur la mort assistée. Juriste elle aussi émérite, Dorotea, sa fille (Anna Ferzetti), le presse de signer le texte. Mais le pape (Rufin Doh Zeyenouin) n’est pas de cet avis. Marqué par le deuil de son épouse, De Santis est assailli par un doute sur la fidélité de la disparue.

Afin d'assouvir ses incertitudes, le mélomane écoute du rap (preuve d’une réconfortante curiosité) et grille les cigarettes (qui lui sont interdites) sur les coursives de son palais. Le patriarche prend de la hauteur mais se garde de surplomber.

Point de prothèses faciales (Il divo) ni de mascara et teinture anthracite (Silvio et les autres), pour sa septième collaboration avec Sorrentino, Toni Servillo apparaît tel qu’en lui-même. L’acteur se fond dans l’élégance interdite du dignitaire, laissant échapper des pointes d’étonnement, des bribes de stupéfaction, des éclairs d’amusement. Sa coupe Volpi du meilleur acteur, décernée par La Mostra de Venise n’est en rien usurpée.

Tel Burt Lancaster dans le chef-d’œuvre de Luchino Visconti, le Fregoli campe un nouveau Guépard, seigneur fatigué, qui aime, qui doute, qui assume son pouvoir et endosse ses responsabilités.

Si Il divo et Silvio... brossent les mœurs politiciennes en l’état, La grazia portraiture la pratique politique telle devrait être : un amalgame inestimable de sollicitude, de noblesse et de clairvoyance. Au moment où l’Italie renoue avec un passé catastrophique, Paolo Sorrentino livre une élégie gothique, une fable hiératique et crépusculaire qui se clôt sur un retentissant Ne me casse pas les couilles !

Car La grazia demeure plus que jamais un vrai film italien.

Photographies : Andrea Pirrello

Retour à la liste des articles