Chers voisins

Actualité du 03/08/2022

Ouverture au ralenti : des hommes s’agrippent à l’encolure de chevaux pour les mettre à genoux, couper leur crinière et asseoir leur domination. La séquence annonce une variante qui, plus tard retournera le récit.

As bestas (Les Bêtes) nous transporte de nos jours dans un petit village de Galice. Antoine (Bruno Ménochet) et Olga, son épouse (Marina Foïs) exploitent un potager bio et retapent des bergeries en ruine. Le couple conduit son affaire, sous le regard fermé de Xan (Luis Zahera) et Lorenzo (Diego Anigo), leurs voisins éleveurs.

Quelques temps auparavant Antoine signa une pétition oblitérant l’installation d’éoliennes sur la commune, au grand dam des riverains privés d’un manne financière inespérée. Dès lors, Xan et Lorenzo ruminent une animosité dans laquelle se cristallisent la jalousie vis à vis d’un transfuge cultivé, intelligent, entreprenant et, pour couronner le tout, heureux en ménage.

Masse de chair surplombée d’un visage atone, Denis Ménochet se fond dans la galerie des taiseux énigmatiques qui, de l’enquêteur bègue, protagoniste de Que Dieu nous pardonne (2016) à la mère fugueuse, figure centrale de Madre (2019), jalonnent le cinéma de Rodrigo Sorogoyen. Traits émaciés, raie sur le côté, Marina Foïs n’est pas en reste lorsqu’elle prend en charge le litige et oppose à ses désormais ennemis, une détermination moins frontale, plus méthodique et tout aussi irrévocable.

Arc bouté sur un scénario co-écrit par Isabel Pena, déjà sollicitée dans El Reino (2018) et Madre, Sorogoyen dose le malaise, instille l’agressivité dans le No man’s land propre à cette vallée montagneuse. Pas d’effets spectaculaires, juste le silence et des apparitions en profondeur de champ, lardés d’échanges d’abord insidieux puis de plus en plus tendus, qui culminent lors de l’explication entre Xan et Antoine, sans aucun doute le climax de l’histoire.

Deux univers se détruisent dans un monde qui meurt, Rodrigo Sorogoyen met son intelligence narrative et son attrait pour les personnalités, au service de l’analyse systémique de la montée d’une aversion jusqu’à des limites insoupçonnées. As bestas est radical et magistral, décidément Rodrigo Sorogoyen est un très très grand.

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