De l'étique à la brutalité

Actualité du 30/11/2025

 

Les agissements de la police comme révélateurs du caractère d’une politique et de l’état d’une société ; de The Offence (1972) à Dans l’ombre de Manhattan (1997), en passant par Serpico (1973) et Le Prince de New-York (1989), le réalisateur américain Sidney Lumet (1924-2011) illustra la perspective avec une constance, une acuité et un brio inégalables.

Dominik Moll se glisse dans les brisées de son illustre aîné. La Nuit du 12 (2022) confronte deux inspecteurs de la police judiciaire de Grenoble à l’énigme et aux ondes de chocs provoquées par un féminicide dans une commune savoyarde. Une approche similaire caractérise Dossier 137.

Décembre 2018, au soir d’une manifestation de Gilets Jaunes sur les Champs-Élysées, Guillaume Girard (Côme Peronnet) est grièvement atteint à la tête par un tir à bout portant de LBD (lanceur de balle de défense), actionné par des forces de l’ordre. Suite à une plainte déposée par la famille de la victime et enregistrée sous l’intitulé Dossier 137, Stéphanie Bertrand (Léa Drucker) se charge de l’instruction.

Je veux du soleil (Gilles Perret, François Ruffin 2019), Un pays qui se tient sage (David Dufresne 2020), l’émergence et la répression du mouvement des Gilets jaunes furent, jusqu’à ces derniers mois et si l’on excepte une brève allusion dans Effacer l’historique (2020) de l’ineffable duo Delépine-Kervern, abordés sous l’angle du documentaire. Toutefois, quelque semaines après Les Braises de Thomas Kruithof, Dossier 137 aborde à son tour cette fronde populaire sous l’angle de la fiction.

Flanqué du fidèle Gilles Marchand, Dominik Moll élabore un dispositif scénaristique axé sur la multiplicité des points de vue. Affectée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), Stéphanie est une ancienne de la brigade des stups où évolue toujours son ex-époux (Stanilas Merhar). Celui-ci vit désormais en couple avec une collègue, militante syndicale. Par ailleurs, l’inspectrice est originaire de Saint-Dizier, ville d’attache de la famille du blessé.

Au fait de l’expérience du terrain, rompue aux rouages administratifs, consciente des fractures sociales, l’investigatrice détricote son dilemme par une quête de la vérité des faits, susceptible de déplacer les lignes. A cet effet, le récit scrupuleusement documenté, suit l’instruction de l’affaire puis examine les conséquences induites par le rapport d’enquête.

Conduit et interprété dans une sobre efficacité, le déroulé alterne recherches et auditions. L’opiniâtreté de Stéphanie, son statut de juge et partie, étirent un écheveau de complexités autour de la bavure. La panique des gouvernants, la démesure et l’inadéquation de la répression, l’influence des organismes représentatifs au sein des corps constitués, participent à un état des lieux aussi méticuleux que politique. Cette cartographie sociétale se synthétise dans la tirade finale de Stéphanie face à la commissaire de l’IGPN (Florence Viala).

Ainsi, d’un interrogatoire en règle à une brève rencontre dans un supermarché, en passant par une savonnette chipée dans un hôtel de luxe, Dossier 137 souligne que lors de la mutinerie des Gilets Jaunes, comme dans la plupart des cortèges revendicatifs, il existe peu de disparités sociales entre ceux qui préservent l’ordre et ceux qui manifestent.

Rien n’est simple et les temps sont décidément bien durs pour la classe moyenne.

Photographies : Haut et court distribution.

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