Dans l’un des premiers plans des Rayons et des ombres, des mucosité tachetées de sang s’évacuent dans un lavabo. Les miasmes traduisent l’affection organique d’un film surchargé de quintes de toux et de dégorgements. Durant 195 minutes, la progression de la tuberculose se confond avec les effets secondaires du pacte luciférien contracté par Jean, l’utopiste (Jean Dujardin) avec Otto (August Dielh), son ami de toujours.
Cinq après Illusions perdues et ses 7 Césars, Xavier Giannoli se penche à nouveau sur les collusions des élites et de la presse avec les puissants. Mais cette fois, la fiction balzacienne cède la place aux malaises de l’Histoire. La capitale fiévreuse de la Restauration devient le Paris figé dans l’occupation allemande. Lucien de Rubempré, la jeune plume illettrée s’efface derrière Jean Luchaire (1921-1950), journaliste-patron de presse, activiste pacifiste vibrionnant.
Comme toujours chez l’auteur de A l’origine (2009), Marguerite (2015), L’Apparition (2018)…, des êtres se façonnent une réalité conforme à leurs rêves ou s’absorbent dans un monde qui les dépassent. Les Rayons et des ombres se distingue toutefois par sa structure polyphonique. Le projet s’amorce avec l’intérêt (le coup de foudre?) de Xavier Giannoli pour Corinne Luchaire (1921-1950). Découverte par Leonide Moguy (1898-1976), avec qui elle tournera à trois reprises entre 1938 et 1940, celle-ci tient un rôle axial dans Le Dernier Tournant (Pierre Chenal 1939), première adaptation du Facteur sonne toujours deux fois, roman noir publié en 1934 par James M. Cain (1892-1979).
L’attention pour Corinne débouche sur le parcours de son père. Fils de l’écrivain Julien Luchaire (1876-1962) interprété dans le film par André Marcon, le chroniqueur s’oppose aux closes humiliantes du Traité de Versailles, signé en 1919 par l’Allemagne à la merci des forces alliées. L’homme de gauche prône le développement d’une amitié franco-germanique. Ses revendications sont partagées par Otto Abetz (1903-1958), professeur d’art et de biologie avec qui Luchaire noue une solide amitié.
Malgré la montée du parti national socialiste, le pacifiste et son ami militent pour le maintien d’un dialogue avec le nouveau chancelier Adolf Hitler (1889-1945). Approché par les nazis, Abetz revient à Paris en 1940, promu au rang d’Ambassadeur d’Allemagne en France. Il conservera son poste jusqu’en juillet 1944. Dès lors, Abetz et Luchaire prolongent leur relation sur de nouvelles amplitudes.
Le rédacteur en chef des Nouveaux Temps devient la courroie de transmission de l’occupant. En retour, le diplomate accorde les faveurs et financements requis par l’exégète madré.
Sans état d’âme Abetz accommode ses nouveaux pouvoirs à son profit personnel. Luchaire quant’à lui développe une troublante ambivalence. Son avenir barré par un mal incurable, le paternel fusionnel entraîne sa fille (Nastya Golubeva Carax), elle aussi tuberculeuse, dans une fuite en avant, où l’instant présent surpasse les principes éthiques de l’un et les promesses artistiques de l’autre. Au diapason de leurs renoncements, des radiographies récurrentes suivent la progression des opacités qui assombrissent les poumons de Jean et Corinne.
Le premier conduit la seconde dans les cénacles et les fêtes orgiaques, réservés à la fine fleur collaborationniste. Puis Corinne délaisse les places to be pour un sanatorium montagneux, mouroir monumental où, pour retarder la fin et ralentir la contagion, les corps sont gavés de graisse, perclus de pneumothorax. Au même moment, pas très loin de là, se multiplient d’autres enfers concentrationnaires.
A propos de la solution finale, Luchaire, homme d’information introduit dans les plus hautes sphères, savait-il ou ne voulait-il pas savoir ? Je ne suis pas enjuivé et, rassurez-vous, je suis devenu entièrement antisémite, écrit-il à l’écrivain Louis Ferdinand Céline (1894-1961). Mais il ne rédige pas les éditoriaux racistes imprimés dans son journal. La découverte d’une imprimerie clandestine dans le sous-sol de la rédaction, ne lui suscite qu’indifférence.
De retour en ville, Corinne le rejoint dans sa frénésie narcotique. On se pique, on aspire, on avale.. . Les corps engouffrent, inhalent, les organismes encaissent ou se rebellent dans les miasmes et la dégradation. Une nuit, des inconnus déversent un liquide poisseux sur Jean et sa fille. C’est du sang, déclare le père, avant que l’un et l’autre n’éclatent de rire.
Il paierait pour se vendre ! Xavier Giannoli reprend l’expression déjà utilisée dans Illusions perdues. La formule définit cet idéaliste velléitaire qui monte très haut. Mais contrairement au héros laconique de Monsieur Klein (Joseph Losey 1976), Luchaire ne se révèle jamais à la hauteur du statut que lui octroient les sombres temps.
Oh ! Combien de marins, combien de capitaines / Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis ! / Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, / Sous l’océan aveugle à jamais enfouis !
Dans le sillage des Damnés (1969), où Luchino Visconti (1906-1976) fixe la décadence d’une grande famille industrielle de la Ruhr, à l’aube des années 30, Les Rayons et les Ombres explore des zones grises qui, près d’un siècle plus tard, déteignent encore sur notre contemporanéité.
Photographies : Gaumont distribution.
Les citations sont extraites du magazine Positif (Mars 2026).
La chronique sur Illusions perdues c'est par ici : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/la-cage-au-fauves.htm