L’Art de la Science

Actualité du 09/04/2026

 

L’ouverture relève d'un somptueux mystère : enveloppés de sibyllines nappes sonores, des spectres multicolores fusionnent des macroscopies végétales et le crane recouvert d’électrodes d’un nourrisson éberlué. Peu après, nous est expliqué que les plantes et les nouveau-nés partagent une perception entière et non parcellaire d’un sujet.

En conséquence, le personnage central de Silent Friend est un arbre : un ginko biloba planté il y a deux cents ans au centre de l’Allemagne, dans le jardin de l’Université de Marbourg. Le nouveau film de Ildikó Enyedi nous promène dans la mémoire kaléidoscopique de cet ami silencieux.

Le périple tisse un triptyque narratif. A l’aube du XXème siècle, Grete (Luna Wedler) affronte les questions méprisantes d’éminents hiérarques, peu disposés à ouvrir aux dames les portes de leur académie. A l’orée des années 70, Hannes (Enzo Brumm) lie connaissance avec Gundula (Marlene Burow), doctorante émancipée. Au printemps 2019, le botaniste Tony Wong (Tony Leung Chiu Wai, très discret sur nos écrans depuis le succès planétaire de In The Mood for Love-2000), se retrouve confiné dans la faculté, essorée par le Covid 19.

A chaque époque son support. L’itinéraire de Grette se suit dans un monochrome argentique. Le triangle amoureux liant Hannes, Gundula et.., son géranium se fixe dans les teintes diaphanes des caméras légères. Le piqué chirurgical du numérique restitue l’ultra moderne solitude du chercheur déraciné.

A l’évolution du langage cinématographique s’additionne les mutations des rapports humains. Le sévère entretien universitaire se transforme, plus d’un siècle plus tard, en de complices visioconférences, entre Tony et Alice (Léa Seydoux). L’histoire de Gundula et Anton se délite dans les hésitations. Mais il suffit d’un arrosoir pour que celui-ci et entre en affection avec une bouture herbacée.

Le 35 millimètres renvoie à l’ère des pionniers : les rêveries iconoclastes de Georges Méliès (1861-1938), les cartes postales documentaires captées par les Opérateurs Lumière. Le format 16 restitue la souplesse et la liberté du cinéma indépendant des années 60/70 : des cathédrales extravagantes de Kenneth Anger (1927-2023) aux recensions minutieuses de Frederick Wiseman (1930-2026). Depuis l’aplanissement digital, l’image a perdu son grain, ses anfractuosités mais aussi beaucoup de sa matière et de son humanité.

Un film dont un arbre est le héros, et qui se déploie en arborescence. Tel est le défi relevé par Ildikó Enyedi. Pour ce 7ème opus, la cinéaste hongroise amalgame ses dilections romanesques, admirablement illustrées dans L’Amour de ma femme (2021), fresque picaresque, fondée sur les tourments d’un navigateur dévasté par l’indifférence de son épouse ; et ses divagations insolites déployées dans Corps et Âmes (2017), communion onirique au sein d’un abattoir.

La calligraphe méticuleuse agence un film monde, un puzzle initiatique qui brasse les sujets et les paradoxes du moment : l’effacement des distances et la propagation des pandémies, l’expansion exponentielle des communications et les solitudes en galaxie.. .

Certes, au fil de ses 147 minutes, le long fleuve majestueux s’égare parfois dans des méandres formalistes. Mais le courant retrouve son ampleur quand Grette pousse la porte d’un photographe, au moment où Anton s’entiche d’un pot de fleur. Ou lorsque un concierge tatillon convie à déjeuner un chercheur esseulé.

Grette la botaniste feuillette La Métamorphose des plantes commentée par Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832). Elle élargit sa curiosité. L’étude des plantes l'oriente vers la littérature et l'exploration de technologies inédites. Parmi ses multiples acceptions, Silent Friend peut s’appréhender comme une apologie de la connaissance, une ode à la transmission.

Le film se clôt sur un lent mouvement axé sur le ginko biloba, immuable, en majesté. Dans la fuite en avant mortifère liée au dérèglement climatique, il est certifié qu’à terme et sans modifications profondes de ses habitudes, l’humain est appelé à disparaître et la nature à subsister. A ce titre, l’on ne pouvait imaginer conclusion plus admirable à cette épistémologie animiste, à cette geste d’apprentissage, absolument conceptuelles mais d’une absolue poésie.

Photographies : Pandora/Galatée/Inforg/Arte/KMBO.

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