Le succès aussi fracassant qu’inattendu, remporté en 1968 par Easy Rider, premier film réalisé par l’acteur Dennis Hopper, sous l’égide de la Columbia, incita les studios hollywoodiens, alors en perte de vitesse, à miser sur des projets portés par de jeunes cinéastes, inscrits dans l'underground et la série B.
Cette inclination généra entr'autres : Les Gens de la pluie (1969 Francis Ford Coppola), Macadam à deux voies (1971 Monte Hellman), The Last Picture Show (1971 Peter Bogdanovich), Cinq pièces faciles (1970), The King of Marvin Gardens (1972) tous deux signés Bob Rafelson, La balade sauvage (1973 Terrence Malick).. .
Situé hors des grandes métropoles, d’une humeur plus proche des toiles d’Edward Hopper (1882-1967) que des fresques conquérantes de Cecil B. DeMille (1881-1959), ces bandes brossent la peinture d’une humanité du bas-côté, en rupture avec l’ardeur positive propre aux héros américains.
Nul doute que Kelly Reichardt, née en 1964, aurait trouvé sa place dans cette nouvelle vague, adepte de frugalité, de remise en cause et de contemplation.
Pour son premier polar, la réalisatrice se pose à Cincinatti. Dans les musées des années 70, les alarmes de sécurité restaient rudimentaires. James Blade Mooney, alias J.B. (Josh O’Connor) peut donc ourdir son méfait en toute tranquillité. Comme tout bon cerveau qui se respecte, le bonhomme supervise un braquage muséal, commis par trois complices de comptoir, pas vraiment rompus aux vols de haut-vol.
C’est ainsi que le menuisier au chômage peut aligner sur son sofa quatre toiles signées Arthur Dove (1880-1946).
The Mastermind chronique un hold-up, perpétré par le fils d’un juge (Bill Camp) et financé par sa propre mère (Hope Davis). Le prétexte paradoxal se concrétise dans des péripéties drolatiques, au fil desquelles l’improvisation et la maladresse surpassent la rigueur et la stratégie.
Dans un premier mouvement, la réalisatrice distord les stéréotypes propres aux films de casse et fraye pour la première fois avec la comédie. La suite des évènements s’avère plus erratique, voire existentielle.
Pourquoi Meursault a-t-il tué un jeune arabe, sur une plage d’Alger ? Pourquoi J.B. a-t-il dérobé ces œuvres d’art ?
Les analogies énigmatiques ne manquent pas entre l’Étranger, premier roman publié en 1942 par Albert Camus (1913-1960) et l’équipée en creux relatée par Kelly Reichardt.
Au fur et mesure que les déconvenues s’accumulent, que l’étau se resserre, le voleur se décolore, s’éloigne de lui-même, aphasique face à la déréliction de sa famille, atone envers les menaces, insensible aux trahisons, La guerre du Vietnam monopolise l’actualité. Monterey, Woodstock.., les premiers festivals musicaux subliment la vitalité contestataire de la beat-génération. Qu'importe, J.B. demeure hermétique à l'air du temps..
Au fin fond du Massachusetts, parmi les friches, dans les quartiers pavillonnaires ou sur les parkings perdus, des limiers indolents, des truands ventripotents cuisinent des bras cassés ou malmènent un bricoleur de la cambriole. Kelly Reichardt cultive son attention pour les taiseux, les invisibles et les rêves moyens. Mais, pour The Mastermind, son anthropologie minimaliste s’agrémente d’une roborative fantaisie, tout au long d'une restauration des seventies, captée dans un film qui semble extirpé des années 70.
Cool et pétillante, façon Blue Rondo a la Turk (Dave Brubeck 1920-2012), la partition de Rob Manzurek harmonise à merveille les contrepoints de ce récit de perdition, qui se clôt sur un plan désarmant, entre le burlesque interdit de Buster Keaton (1895-1966) et le pessimisme excentrique de Terry Gilliam.
Photographies : Mastermind Movie / Condor films.