Morricone par Ennio

Actualité du 04/07/2022

11 jours d’entretien, plus de 7 années de recueils de témoignages, recherches d’archives, visionnages, montage.., à l’arrivée un documentaire de 2H36. Il n’en fallait pas moins pour cerner un musicien qui, pour le cinéma, orchestra 528 titres, longs et courts, en 60 ans de carrière.

Giuseppe Tornatore signe un film fleuve et singulier, plus proche de l’autobiographie que de l’hagiographie. Ici pas de commentaire off mais une voix, une seule : Ennio raconte Morricone. La performance reste d’autant plus remarquable que le maestro fuyait les interviews, en proie à une timidité et une modestie qui affleurent tout au long de la projection.

Avant l’œuvre il y eut la vie, la jeunesse, le conservatoire fréquenté pour satisfaire un paternel musicien professionnel. Un peu plus tard, l’adolescent suit les cours de compositions du maître Goffredo Petrassi (photo) et trompette la nuit dans les cabarets lorsque le père se porte pâle. Ce grand écart esthétique annonce la spécificité d’un artiste qui évolue de la musique savante aux rengaines populaires, sans état d’âme et dans une perpétuelle inventivité.

Jeune adulte Ennio s’enflamme pour la dodécaphonie et les pièces de John Cage. Il fonde Nuova Consonanza, équivalent transalpin de l’Ensemble Intercontemporain cher à Pierre Boulez. De l’atonal au tonal, il compose en parallèle des chansons de hit parade, souvent pour Gianni Morandi (photo), des tubes de masse à l'intérieur desquels il insère des contrepoints empruntés à la musique ancienne ou aux avant-gardes bruitistes. Si elle scandalise les puristes, l'hybridation étonne le public.

Ces glissements s’expliquent, s’analysent au long du film qui, à plusieurs reprises, oblique vers la masterclass. Dans ces instants le musicien décortique certaines de ses compositions comme Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon (Elio Petri 1970 ) pour lequel il batailla avant d’imposer la ritournelle répétitive, symptomatique des ressassements du commissaire (Gian Maria Volonte).

Et vint le cinéma. Tout d’abord les péplums et western orchestrés d'abord sous pseudonymes (Dan Salvio, Léo Nichols). De titres en titres, de commentaires en anecdotes, le productivisme éclectique de Morricone traverse l’âge d’or du cinéma italien, parenthèse enchantée durant laquelle les révoltes de Pasolini, Bellocchio, Petri, Pontecorvo entrent en écho avec les audaces graphiques de Leone, Argento, Corbucci.

De Théorème(1968) à Django,(1966) du Conformiste(1970) à Pour une poignée de dollars (1964)de La Bataille d'Alger (1966) à Quatre mouches de velours gris (1971), guidé par la même curiosité, Morricone expérimente, compose et orchestre, sans recours au piano car à l’instar des très grands, toute la musique est dans sa tête.

A la fin des années 70, sa musique s’exporte en France notamment chez Henri Verneuil (Le clan des siciliens 1969) et bien sur à Hollywood où, là encore, il papillonne des Moissons du ciel animistes de Terrence Malick (1978) aux Incorruptibles stylisés de Brian de Palma (1987). Sans acrimonie il évoque le rendez vous manqué avec Stanley Kubrick sur Orange Mécanique (1971) Amusé, il revient sur les retards à l’allumage de l’Académie des Oscars.

Au diapason de la confiance qu’il lui accorde depuis Cinéma Paradiso (1988), Giuseppe Tornatore étoffe le récit d’Ennio de témoignages iconiques: Leone, Eastwood, Tarentino.. et d’une fastueuse iconographie. L’imagerie circule de la photo de famille aux séquences en cinémascope, en passant par des incunables, extirpés des actualités cinématographiques ou des premières heures de la télévision. Ce travail titanesque dessine un panorama artistique et sociologique qui convoque aussi bien l’histoire de l’art (les mutations musicales, les contingences du cinéma) que la reconstruction de l'Italie au sortir de la guerre. A travers la trajectoire d’un artiste insensible à la hiérarchie des genres, Ennio questionne en permanence les avatars de la création face aux goûts présupposés d’une population.

Prédisposé aux effusions, Tornatore se lâche dans les derniers segments où Morricone se partage entre méga-concerts et cérémonies honorifiques. Et lorsqu’à la toute fin, il avoue dans un soupir : Je déteste la mélodie. L’on éclate de rire et l’on bât des mains, transporté de reconnaissance pour un maestro qui nous apporta tant de bien, toujours dans l'invention, la fantaisie et l’intelligence

Ennio se savoure comme une Madeleine à la saveur incomparable. Méthodique et titanesque, savant et éblouissant, le film de Giuseppe Tornatore est une splendeur absolue,

A voir et à revoir ad libitum.

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