Mourir dormir rêver peut-être

Actualité du 18/01/2026

 

Si son œuvre occupe régulièrement les écrans, confer les récentes versions de Macbeth (1623) livrées par Justin Kurzel (2015) puis Joël Coen (2021), la vie de William Shakespeare (1564-1616) alimente parfois les inspirations.

Cosigné par le dramaturge Tom Stoppard (1937-2025), Shakespeare in Love (John Madden 1998) met en parallèle une aventure amoureuse vécue par l’auteur, avec l’écriture de Roméo et Juliette (1597) et la Nuit des rois (1602). Publié en 2021 par Maggie O’Farrell, le roman Hamnet se penche, maintenant, sur l'écriture de Hamlet (1603).

Drapé d'une robe rouge, un corps lové dans une matrice-canopée. Agnes s’est assoupie au sein de l'éden où elle cueille les plantes, pétales et racines qui composent ses concoctions.

Lorsqu’elle croise Will (Paul Mescal), s’impose une évidence : leurs destins resteront à jamais noués. Elle, sème, cultive, récolte, élève, accommode. Lui, gratte, rature, tente d’ordonner le tumulte de ses pensées. Le couple aura trois enfants : Susanna (Bodi Rae Breatnach), puis Judith et Hamnet (Olivia Lynes et Jacobi Jupe).

A l’unisson des lacunes qui parsèment la biographie shakespearienne, Will s’efface du domaine. Agnes accouche seule des jumeaux. Toujours en solitaire, la mère livrera le combat contre la peste brune qui emportera l’un deux.

Figure de prou du cinéma indépendant américain des années 2010, oscarisée (meilleur film et réalisatrice) pour Nomadland (2020), Chloé Zhao poursuit son exploration des genres cinématographiques. Après les récits d’errance et une incursion dans l’univers Marvel (Les Eternels 2021), la réalisatrice sino-américaine fraye avec la reconstitution d’époque et le film en costume. Les contextes divergent, subsistent toutefois les dilections paysagistes et l’attachement aux itinéraires de résilience.

 

Suite à la rencontre, suivant la plénitude, la relation entre Agnes et Will se distend. Ce dernier s’en va à Londres afin de concrétiser ses rêves dramaturgiques. La chronique du succès restera hors champ. L’attention se polarise sur l’attente et la patience d’une épouse, d’une mère, âpre au labeur, pétrie d’espérance, ulcérée par la fatalité.

Par sa beauté sans fard, son charme sans atour, Jessie Buckley illumine son personnage d’une force de vie charismatique. La lutte est inégale. Pourtant, au moment où le chagrin semble la submerger, intriguée par Hamlet, titre de la nouvelle pièce de Will, Agnes trouvera le temps de se rendre au théâtre.

Enveloppé par la partition de Max Richter, la robe rouge réapparaît. Les tableaux qui aboutent le final, agrègent l’une des plus belles représentations théâtrales jamais filmées.

Certes elle cède à l’inévitable To be or not to be, mais chez Chloé Zhao, les sorcières s’avèrent altières et bienveillantes. Pour sa genèse romancée d’un classique fondateur, la cinéaste adopte le contre-pied de la tragédie shakespearienne, qui soumet les rêves et les élans à l’épreuve des observances sociétales et des névroses humaines. Son Hamnet s’assimile à un poème d’amour, d’une femme pour un homme, d’un homme pour une femme, d’une sœur et d’un frère, d’enfants à l'égard leurs parents et réciproquement.

Dans notre période de profond désarroi, où l’humanité avance sur la crête de la catastrophe, Hamnet distord l’œuvre du grand Will, au fil d’un manifeste animiste, doublé d’une apologie de la création artistique, vecteur de transcendance et de consolation.

Mourir dormir rêver peut-être. Garde ton cœur ouvert.

Photographies : Universal Pictures.

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