He’s a man who never stops / He never looks in a mirror
He never ever is afraid / He never wonders why he can’t fly.. .
Voici un homme qui ne s’arrête jamais / Il ne se regarde jamais dans un miroir /
Il n’a jamais, au grand jamais, peur / Il ne se demande jamais pourquoi il ne peut voler.. .
Outre quelques tubes des années 80 qui insufflent de judicieux anachronismes dans la restitution mémorielle, Emmanuel Marre enveloppe son générique final dans la belle chanson écrite par le dramaturge Jan Lauwers pour La Chambre d’Isabella, création de théâtre musical, présentée lors du Festival d’Avignon 2004.
Force est de reconnaître que les paroles constituent un portrait ajusté de Henri Marre, arrière grand-père du réalisateur et caractère central de Notre salut.
Le film s’ouvre à l’automne 1940, par l’arrivée du quadragénaire à Vichy, ville choisie par le Maréchal Pétain pour y installer son gouvernement, suite à l’armistice signé avec l’Allemagne nazie.
Auteur de Notre salut, essai publié à compte d’auteur, sur la gouvernance des entreprises, l’ingénieur aux abois entend décrocher un poste dans la nouvelle administration.
La coopération avec les forces allemandes durant la seconde guerre mondiale, le thème occupe déjà le cœur des Rayons et les ombres, sorti il y a quelques mois sur les écrans. Mais il existe peu de similitudes entre Luchaire, le journaliste exalté qui dilue ses utopies pacifistes dans les fêtes et la luxure et Marre, technicien de second plan, opportuniste zélé et opiniâtre.
Trouver une place, là est la priorité. Affecté au ministère du travail, le cadre devient un exécutant attentif, soucieux de ne mécontenter ni ses supérieurs ni les occupants.
Loin de la flamboyance torturée propre à Jean Dujardin dans l’opulente production dirigée par Xavier Giannoli, Swan Arlaud, hésitant, impavide, se glisse sous le galure et la grisaille élimée d’un fonctionnaire passe partout. Un exécutant qui se plie aux circonstances et contribue de son mieux aux mesures de ramassage ou de regroupement, ainsi nommées, de préférence à déportation.
Marre applique les règlements, n’entaille aucun contrat, à commencer par l’union qui le lie à Paulette (Sandrine Blanke), son épouse, dont les missives d’une rude tendresse, le ramènent à son parcours sans qualité. Le chef de service toujours obtempère et tance un démissionnaire qui a eu le tort de vérifier par lui-même la face cachée de la logistique ferroviaire, dirigée hors les frontières. Par la suite, il emménagera dans un vaste logis, juste récompense à sa servitude, sans s’interroger sur ses précédents occupants.
En rupture avec les travers encaustiqués qui menacent les films d’époque, Emmanuel Marre approfondit les filmages mis en œuvre dans Rien à foutre (2020), premier film qui associe Adèle Exarchopoulos, hôtesse de l’air dans une compagnie low-cost, à de véritables navigants.
Tourné à Vichy et sa région, Notre salut avance par blocs d’improvisation où sont réunis acteurs professionnels : Laurent Poitrenaux, Emmanuel Salinger, Marie Rivière, égérie de Eric Rohmer (1920-2010), figure tutélaire de la Nouvelle Vague, aux côtés d’interprètes occasionnels, sélectionnés en lien avec leurs statuts professionnels : responsables, chefs d’entreprise.. . Captée dans des lumières directes issues de la grammaire documentaire, cette spontanéité contrôlée assure la vivacité du récit et approfondissent l’acuité d’un panorama qui déborde la simple reconstitution historique.
Épaulé par un Swann Arlaud exceptionnel dans la transparence attentiste, Emmanuel Marre dresse l’anatomie d’un fonctionnaire discret et scrupuleux qui, par son application servile, vire à l'administratueur ordinaire.
Notre salut déroule une nouvelle variation sur le pacte faustien, où de petits arrangements avec le Mal participent d’une immense abjection. Chronique d’une déchéance tranquille, ce grand film, sobre et dépouillé, dissèque un moment d’Histoire qui, plus de 80 ans après, présume un futur aussi aléatoire qu'inquiétant et tend à notre temps un miroir d’une cinglante modernité.
We just go and on, and on, and on / On continue encore, encore, encore.
Photographies : Condor Disribution.
La chronique sur Rien à foutre est par ici : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/hotesse-de-l-ere.htm