Qui va tuer Grand Maman

Actualité du 10/04/2022

Écrit par Carlos Vermut à l’origine de Nina de fuego (2014), (excellent) thriller graphique et bunuélien, Abuela (Grand mère en espagnol) s’amorce à Madrid, par une séquence proprement stupéfiante, puis (coproduction oblige) met le cap sur Paris. Tu as 25 ans, tu es une vieille, assène un photographe à Susana (Almudena Amor), qu’il vient de « caster » pour un « shooting ». En pleine ascension, le mannequin apprend que sa grand-mère est hospitalisée. De retour à Madrid, elle découvre que, victime d’un AVC, l’aïeule (Vera Valdez) est désormais grabataire. En reconnaissance pour celle qui l’a élevée, Susana met sa carrière entre parenthèses afin d’organiser une prise en charge.

Abuela relève du huis clos, exercice qu’affectionne Paco Plaza. Succès planétaire, Rec (2007) lâche des zombis à l’intérieur d’un immeuble. 10 ans plus tard, l’héroïne de Veronica se calfeutre dans son logement, assiégé par des forces mortifères. Si elle demeure monnaie courante au cinéma, l’unité de lieu revêt une dimension particulière dans la cinématographie ibérique. Sous le joug franquiste (1939-1977), des cinéastes comme  Narcisso ibanez Serrador (La résidence 1970) ou Carlos Saura (Le jardin des délices 1970, Anna et les loups 1972) utilisèrent ce dispositif pour rendre compte de l’étouffement imposé par la dictature. A ce titre, surchargé de souvenirs, de photos, de bibelots, l’appartement où cohabitent Susana et sa grand-mère figure une tanière encombrée par le passé

Abuela est un film de monstre mais le monstre c’est le vieillissement. Ainsi s'exprime Paco Plaza. Le réalisateur adjoint le geste à la parole lorsqu’il s’attarde sur un corps flétri, sali, ou lorsqu’il détaille les poses d’une alèse puis d’une garniture d’incontinence. Au gré des soins et des toilettes intimes, la top model perçoit l'avenir : l’affaissement physique, la perte des facultés… . Face à son miroir, Susana arrache son premier cheveu blanc. Si le futur s’annonce, le passé ressurgit lorsqu’elle retrouve son journal intime. De page en page, il apparaît que des zones tourmentées raturent une enfance que la jeune femme s’obstine à qualifier d’heureuse.

Plaza entr’ouvre des portes, vers la fable mémorielle, le cauchemar gériatrique, le sortilège maléfique. Au delà de l’engagement de ses deux interprètes, de sa facture qui privilégie l’atmosphère au spectaculaire, Abuela trouble et séduit par son ambivalence. Car que ce soit pour conjurer les sorcières, assouvir le passé et éloigner l’inexorable, une seule solution s’impose : Il faut tuer Grand Mère.

Retour à la liste des articles