Mari et Marie-Lou

Actualité du 18/08/2026

 

Soudain, comme un coup de film qui annonce à Marie-Lou (Virginie Efira), l’infarctus d’une pensionnaire de l’EHPAD dont elle assume la direction. Soudain, comme l’apparition de Tokomi (Kodai Kurosaki), adolescent autiste qui gesticule le long de la rame d’un tramway. Soudaine, comme la félicité qui envahit Marie-Lou, spectatrice du spectacle mis en scène par Mari (Tao Okamoto). Soudain comme le trait de douleur qui traverse l’abdomen de Mari.

Soudain, tel est le titre du nouveau film de Ryusuke Hamaguchi.

Sur les brisées de Kyoshi Kurosawa (Le Secret de la chambre noire 2016), Hirosaku Kore Eda (La Vérite 2019) et, plus loin dans le temps, Nagisa Oshima (1932-2013), Max mon amour (1986), le cinéaste japonais s’externalise à son tour dans l’Hexagone. Le récit adapte Soudain je me sens mal, recueil de 20 lettres échangées durant deux mois, par Maho Isono, anthropologue et Makiko Miyano, philosophe atteinte d’un cancer en phase terminale.

Dans sa perspective, Hamagushi annexe le dialogue épistolaire à sa dilection pour les films de conversation. Ici, la mort et l’amitié traversent la brève rencontre entre une artiste en fin de vie et une soignante au seuil du burn-out.

Marie-Lou maîtrise le japonais depuis ses études au Pays du soleil levant. Mari parle français car ancienne de la Sorbonne. La barrière de la langue vole en éclat par l’alternance des langages. Au gré de ce chassé-croisé linguistique, à la fois artificiel et virtuose, l'harmonie complice entre les deux interprètes, justement couronnées par un double prix d’interprétation lors du dernier Festival de Cannes, renforce la communion qui soude les caractères.

Soudain, lorsque Tokomi, perturbe un échange, à la manière d’un bouffon, d’un chœur antique. Soudain, au moment où des spectateurs brisent le quatrième mur d’une représentation dans le jardin d’une résidence spécialisée.

 

Déjà traitée dans Drive my car (2021) et le dernier segment de Contes du hasard et autres fantaisies (2021), le potentiel cathartique du jeu théâtral, nourrit l’action et instille une poésie de l’imprévu au sein des protocoles de soins.

Méticuleux s’il en est, Ryusuke Hamaguchi s’autorise de surprenantes libertés. Les controverses d’une réunion de travail au sein d’une équipe épuisée et sous-payée, précèdent de larges extraits d’une proposition scénique, suivis d’un exposé magistral, délivré in extenso, sur le fatum autodestructeur du capitalisme mondialisé. La précaution infinie d’une toilette, la lenteur attentive d’un massage alimentent des parenthèses en suspension.

Soudain évolue dans une aérienne austérité. Austère par les 3H15 de son métrage (encore faudrait-il examiner le ressenti de la durée et la longueur au théâtre et au cinéma), par sa prévalence littéraire et ses axes thématiques : maladie, solitude, fin de vie. Aérien car le film tricote la précision, l’écoute, dans une maille tissée de pudeur, de grâce et d’élégance.

A la fois sensuel et savant, grave et lumineux, rigoureux et délié, Soudain éclaire la sidération générale provoquée par les dérèglements et dérégulations, à l’origine d’un présent en catastrophes.

Fondée sur l’attention et la verticalité, L’humanitude ouvre-t-elle un salut pour l’humanité ? L’hypothèse se discute mais Soudain murmure la question dans une indicible dignité.

La critique de Drive my car est par ici : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/conduite-avec-chauffeur.htm

La chronique de Contes du hasard et autres fantaisies est par là : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/douce-douleur-des-regrets.htm

Photographies : Diaphana Distribution.

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