21 perles en 12 mois

Actualité du 19/12/2025

 

Les incrédules

Hôte du Festival d’Avignon, Samuel Achache délaisse les cloîtres pour les dorures de l’Opéra. Le lieu accueille Les incrédules, sous-titré opéra invraisemblable pour chanteurs, acteurs et 52 musiciens.

Situation de départ : après s’être interrogée sur la connexion biologique entre le chagrin et les larmes, une jeune femme (Sarah le Picard co-auteure du livret) apprend au téléphone le décès de sa mère. À cet instant, la défunte entre dans la pièce, plus en forme que jamais.

Incongrue et merveilleuse, la situation est à l’origine d’une collecte de témoignages effectuée par Samuel Achache et le compositeur Antonin-Tri Hoang, autour d’évènements inexplicables et prodigieux. Le matériau devient le socle d’un ouvrage opératique qui avance par tableaux et entremêle chants, récitatifs et parlé-chanté.

À la formation lyrique (l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy) en fosse, répond, sur scène, un quatuor (accordéon, violon, violoncelle, saxophone ou clarinette basse) qui assure l’office du chœur. S’y ajoute enfin un pupitre inédit : une harpe aléatoire.

Cet instrumentarium concertant et déconcertant est au service d’une distribution où certains rôles sont simultanément pris en charge par une actrice et un acteur ; ou une chanteuse et un chanteur.

Extravagant, sophistiqué mais jamais écrasant, le dispositif participe d’un voyage mental, d’une rêverie qui passe par un laboratoire de paléontologie et se clôt au pied d’un mur des lamentations.

L'imprévu se dispute avec l'incertitude. Enigme fantastique ? Mystère métaphysique ?.., au spectateur de trouver son chemin à travers cet OTNI (Objet théâtral non identifié) gorgé d’inventions, peu avare d’émotions et d’une parfaite exécution.

Les Incrédules : présenté à l'Opéra Grand Avignon, lors du Festival d'Avignon 2025.

Chronique complète consultable sur : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-in/osteopathie-de-la-memoire.htm

Photographies : Christophe Raynaud de Lage.

 

Henriette ou La Fabrique des Folles

Un spectacle à ciel (presque) ouvert pour une plongée dans l’enfermement, tel est le paradoxe de Henriette ou La Fabrique des Folles. Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, dans le quasi plein-air de la Chapelle Saint-Jean, demeure une petite boîte qui sera tour à tour la chambre, la cellule et l’univers mental d’une femme qui aura passé 46 ans de sa vie dans un hôpital psychiatrique.

En 1930, Henriette Ouzilou, 32 ans, est internée à l’asile d’aliénés de Montperrin / 3 BIS F de Aix-en-Provence. Henriette est l’arrière grand-mère de Cyrille Atlan. 

Accompagnée par la clarinette, le saxophone, la guitare de Pascal Demontant, épaulée par les bons conseils de Gaëlle Pasqualetto rompue au formes animées, l'artiste délivre une partition en partie écrite en résidence au Centre National des Ecritures du Spectacles, inclus dans la Chartreuse.

Cric-cric, crac-crac, le récit imagé, déstructuré, dépeint les tracas domestiques et un quotidien ancrés dans l’Algérie française où vécut la jeune juive sépharade. Il s’attache, par la suite, à la chronique d’un internement. Le témoignage s’émaille de rapports cliniques, récupérés par Cyrille dans les archives de l’hôpital.

La partition prends corps à l'intérieur d'une petite machine à jouer. La literie façonne des fantômes, un châle devient ramage et, derrière les rideaux, se dessinent de troublantes ombres portées. 

Cyrille Atlan synthétise ses expériences dans le théâtre, la marionnette et l’espace public, au fil de cette proposition à la fois limpide et époustouflante de rigueur, d’invention et de clairvoyance.

Henriette Ouzilou nourrit un moment où, à défaut de divin, subsistent la poésie de l’imaginaire et la grâce de l’artisanat.

Une splendide découverte.

Henriette ou la fabrique des folles : présenté par le Rencontres d'été de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon.. En coréalisation avec le festival Villeneuve en scène.

L'artricle entier c'est par ici : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/dans-la-caboche-d-henriette.htm

Photographies : Nathalie Ancé.

 

L’Évènement

Repérée l'an dernier avec Une bonne histoire ancré dans les arcanes de l'espionnage industriel, Adina Secretan revient avec L’Évènement. Co-interprète de Une bonne histoire, Joëlle Fontannaz est à la fois conceptrice, réalisatrice et, à nouveau partie prenante de la distribution.

De la pénombre se distinguent des silhouettes, des bribes de voix. Peu à peu, la vision s’affine : deux femmes, un homme , un groupe a minima. Les trois s’expriment en même temps et racontent peu ou prou la même chose. Avec, cependant de légers décalages dans le rythme de la diction et le choix du vocabulaire.

Progressivement L’Évènement se précise, de même que s’accentuent le déphasage des dictions et  perceptions. Le promontoire carbonisé sur lequel s'engonce ce chatoyant chœur antique, devient barre de témoignage, espace d'affirmation.

La subjectivité des observations, les désirs de prééminence au sein du trio, orientent la polyphonie légèrement dissonante vers une cacophonie des approches. Un simple accident domestique devient creuset de divergences, de rancœurs, de mal vécus.

L’on reste à la fois intrigué, amusé et médusé par la performance des choristes. Mais derrière sa virtuosité vocale, l’oratorio atypique déploie une réflexion ludique, insolite et profonde sur les aléas du collectif et la fragilité de l’altérité.

À l’heure où la restitution du réel, constitue une tendance lourde (parfois dans le premier sens du terme) des inspirations dramatiques, L’Évènement livre une approche du Théâtre documentaire d’une inestimable singularité.

L’Évènement : Off Avignon / La Manufacture avec La Sélection Suisse en Avignon. 

Critique complète par là : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/accident-domestique.htm

Photographies : Vicky Althaus, Deblue, Pascal Gely.

 

L’Art d’avoir toujours raison

Peigner la girafe : effectuer une tache très longue. Travailler inutilement.

À l’entrée de L’Art d’avoir toujours raison, nous sommes accueillis par deux membres du GIRAFE : Groupe Interdisciplinaire de Recherches pour l’Accession aux Fonctions Électorales.

Auprès d’une assistance d’élus ou de futurs candidats, la doctorante (Adeline Benamara) et l’agrégé de géographie (Sébastien Valignat, co-auteur du texte avec Loga De Carvalho), développent une méthode simple, rapide et infaillible pour remporter un scrutin électoral.

L’Histoire en témoigne : réussir un coup d’état en France, c’est pas facile.

De cette constatation, il apparaît que, de par chez nous, la meilleure façon de prendre le pouvoir est de gagner une élection. A cet effet, il n’est plus question d’asseoir une vision, élaborer un programme, émettre des propositions ; mais, plus simplement, de tenir un discours conforme à une stratégie de communication.

Pendant un peu plus d’une heure, le duo dissèque les phrases, anatomise les éléments de langage, escamote les acceptions négatives au profit d’un glossaire acceptable

Quand tout le monde vous ment en permanence..., plus personne ne croit plus en rien. L'observation livrée par Hannah Arendt (1906-1975), chapeaute L’Art d’avoir toujours raison. Documentée, argumentée, la conférence organise une minutieuse opération de décryptage. Héraults d’un gai savoir, les discoureurs du GIRAFE professent des analyses d'une méticuleuse causticité ; et illustrent qu’en fin de compte, chez bon nombre d’orateurs, peigner la girafe revient simplement à parler pour ne rien dire.

L’Art d’avoir toujours raison : Off 2025, 11 Théâtre Avignon

Critique in extenso : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/peigner-la-girafe.htm

Photographies : Louise Ajuste.

 

 

Alice 

Maintes fois adapté au théâtre et au cinéma, Alice au pays des merveilles inspire à son tour, un opéra composé par Matteo Franchescini (artiste associé à l’Opéra du Grand Avignon), sur un livret de Edouard Signolet.

La production de Alice réunit L’Orchestre national Avignon-Provence dirigé par David Greilsammer, la maîtrise de la maison lyrique avignonnaise et cinq solistes multi-cartes. Le livret aborde le conte de Lewis Caroll (1832-1898) comme un texte d’adulte pour enfants, un texte d’enfant pour adultes.

A ce titre, la proposition s’adresse à une large audience et ses deux représentations dans la Cité des papes figurent dans le programme de Festo Pitcho, le festival pour publics jeunes.

Quoi qu’il en soit, le Lapin blanc, le Chat du Cheshire, la Reine des cartes demeurent au rendez vous.

Découverte la saison dernière avec Une Flûte enchantée, version participative du chef-d’œuvre de Mozart, Caroline Leboutte signe une mise en scène toute en brol, du terme utilisé en Belgique pour définir les camelotes et autres pacotilles, que l’on accumule sans se résoudre à s’en défaire.

Au sein du bric-à-brac extirpé du grenier des souvenirs, se développe une fantaisie alerte et chantée dans la plus harmonieuse des espiègleries

Alice : mars 2025, Opéra Grand-Avignon. Avec le festival Festo-Pitcho.

Article et interview sur : https://www.michel-flandrin.fr/musique/que-brol-alice.htm

Photographies : Studio Delestrade.

 

 

Le problème lapin 

Auteur, acteur, metteur en scène et… agrégé de géographie, Frédéric Ferrer, depuis vingt ans, est à l’origine de conférences-théâtrales sur les conséquences de l’anthropocène.

Suite à De la morue, accablée par la surpêche et la pollution, avant La géopolitique du petit pois, le saltimbanque-conférencier, flanqué d’une sémillante partenaire (Hélène Schwartz) dresse la cartographie du Problème lapin.

Importé, au gré des expéditions coloniales, partout en Europe, puis aux antipodes et en Amérique du Sud, le lapin dévore les cultures, grignote câbles et tuyaux, déforme pistes et chaussées. Certes l’animal est la cible d’une kyrielle de prédateurs mais il possède une capacité de reproduction proprement exceptionnelle. Bref, le rongeur est une calamité.

Cependant, par le plus rédhibitoire des paradoxes, du Doudou à Walt Disney, le lapin reste terriblement sympathique.

Les deux locuteurs combinent repères historiques, déterminants biologiques, répercussions écologiques, digressions humoristiques. L’exposé contre la montre s’écoule dans la vivacité et une savante drôlerie.

De l’enchaînement des connaissances émerge une dialectique du nuisible. En vertu du principe selon lequel la nature a horreur du vide, l’éradication d’une calamité ouvre souvent la porte à d’autres espèces toutes aussi invasives. Satané lapin ou bouc émissaire.., la constatation déborde de l'écosystème vers diverses strates de nos sociétés.

Le problème lapin relève d’une joyeuse érudition qui malmène les mythologies et retourne les idées reçues, au prisme des sciences humaines. Pas de doute : Frédéric Ferrer est un Voltaire des temps modernes.

Le problème lapin :  Off Avignon, Théâtre des Halles. 

Article intégral :  https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/apportez-moi-la-tete-de-jeannot-lapin.htm

Photographies : Vincent Beaume

 
La Réunification des deux Corées
 
Au cœur de la pénombre, des mosaïques lumineuses frayent à travers des dédales de désirs et de sentiments. On s'attire, on s'évite, on se perd, on se retrouve. Envers et contre tout.
 
11 ans après sa création dans un dispositif bi-frontal, Joël Pommerat repense la scénographie de La Réunification des deux Corées. Dans sa nouvelle et plus traditionnelle configuration  la production peut enfin circuler.
 
En vingt tableaux, l'auteur dessine une carte du tendre pour huit interprètes et deux autos qui jamais ne se tamponnent. On s'étonne, on s'attriste, on s'amuse, on se questionne. Et surtout, pendant deux heures, l'on ne sent pas le temps passer.
 
Les fidèles sont sur le pont, à commencer par Eric Soyer le mage des lumières. L'on retrouve encore la troupe habituelle, dont Saadia Bentaïeb, Yannick Choirat et Agnès Berthon, sur le plateau au printemps dernier, à Cavaillon, avant de tirer à jamais sa révérence 17 août. 
 
La Réunification des deux Corées :  mars 2025 La Garance-Scène nationale de Cavaillon.
 
 

 

La Sœur de Jesus-Christ

Quelque part dans le Sud de l’Italie, Un Magnun 357 (9mm),  sommeille dans un tiroir de la maison de Maria.

Jusqu’à ce jour où la jeune femme se saisit du flingue et traverse le village avec la ferme décision de s’en servir. Sur ses pas, se coagulee une impressionnante procession.

Le soleil brûlant, la robe rouge, les visages fermés, le calibre à la main..,La Sœur de Jesus-Christ est un spectacle où l’on voit les images. Au plateau, accompagné par Florence Sauveur, violoncelliste multi-instrumentiste, Félix Vannoorenberghe restitue le cortège mortifère, dont l’ampleur évolue au diapason de la garde-robe qui tapisse, peu à peu, le fond de scène.

L’auteur italien Oscar de Summa, utilise le trajet de Maria comme la colonne vertébrale d’une narration qui jongle avec les registres : tension, romance, humour, A cet effet, Félix Vannoorenberghe s’avère un bateleur attentif à la nuance, tant qu'à la truculence.

En chemin, se dessine les us et coutumes d’une communauté au sein de laquelle il n’est pas bon d’être d’une beauté fatigante

Comme dans tout bon western, la marche se termine par un face-à-face. Mais, là encore, tout ne passe pas comme autrefois.

L’efficacité du conte, le charisme du conteur, les ponctuations inspirées de la musicienne, l’invention esthétique propre aux accessoires, participent à la réussite de la proposition qui se suit comme polar sicilien signé par un maître artisan de l'inégalable cinéma transalpin des années  60-70.

Enfin quid de La Sœur de Jésus-Christ ? Pour découvrir le fin mot du titre et à l’instar de la verve caustique du texte de Oscar de Summa, il suffit d’aller voir ce spectacle haletant, subtil et bigarré.

La Sœur de Jésus-Christ :  Off Avignon 2025, Théâtre des Doms. 

Article intégral : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/smith-wesson-et-maria.htm

Photographies : LARA-HERBINIAWEB, EDA.

 

When I saw the sea.

En ce Festival d'Avignon focalisée sur la langue et la culture arabes, Ali Chahrour présente When I saw the sea.

Dès l’entrée, les spectateurs des premiers gradins sont aveuglés par le faisceau d’un fort projecteur. Du lancinant (et éprouvant) aveuglement, émergent des silhouettes, s’insinuent des paroles, s’échappent des harmonies.

When I saw the sea porte la griffe de son auteur : alchimiste des danses, des chants et du factuel. Mais, ici les interprètes Tenei Ahmad, Zena Moussa, Rania Jamal, ont été leurs personnages. Toutes trois furent asservies par le kafala, système féodal qui transforme les employées de maison d’origine étrangère en esclaves recluses, brimées, voire affamées. En guise de chœur, Lynn Adib et Abed Kobeissy nappent ces récits de musiques et de chants, odes à la terre et la mer. 

Par delà la puissance des contributions, Ali Chahrour sublime les morphologies et les voix des intervenantes. Effaré par l’enfer domestique dépeint par les témoignages, l’on reste subjugué par la plasticité organique et la puissance d’incarnation qui anime celles qui l’ont vécu.

Une froide colère s’épanche. Les timbres restent fermes. Les silhouettes se cabrent, se contorsionnent, les chevelures fouettent l’espace où s’épanouissent au sol. Telles des psalmodies, les indignations se fondent dans une transe de corps, d’étoffes et de lumière.

Etranger à toute grandiloquence, When I saw the sea célèbre le féminin en résistance et pose l’art comme vecteur de résilience, tout au long d’un rituel d’une immense noblesse .

When I saw the sea : Festival d'Avignon 2025, La FabricA.

Article sans coupure : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-in/la-noblesse-la-resistance.htm

Photographies : Christophe Raynaud de Lage

 

 

Tacoma Garage 

Un peu d’histoire, The Sonics désigne un groupe rock en activité entre 1963 et 1968, à Tacoma, banlieue de Seattle, état de Washington. Instruments saturés, batteur cogneur, chanteur en sur-régime, les cinq musicos ouvrirent la voie au Rock Garage.

Tacoma Garage raconte le come-back de ces septuagénaires, propulsés de l’anonymat à l’iconique. 

Fan de ciné, de rock et sans doute de bande dessinée, Corentin Skwara décroche le permis de filmer la tournée européenne des Sonics, avec accès au back-stage et permis d’interviewer.

Sur le plateau, dans le bric-à-brac de son garage, entre un écran et quelques instruments, le filmeur-conteur livre le carnet de route d'une équipée bien arrosée et soigneusement kilométrée. Car, de Prague à Berne, de Londres aux lueurs de l’Italie, de jour comme de nuit, le bonhomme dévore du bitume, avale des litres de bière, ingurgite des thermos de cafés. 

La projection des rushes, les anecdotes, les confidences personnelles, s’entrecoupent de virgules musicales, au cours desquelles, à la manière d’un vrai fan, le suiveur s’approprie certains morceaux du groupe.

Conçu comme un road-movie immobile, Tacoma Garage effectue l’anatomie d’une passion et décline la chronique d’une utopie. Mais le récit se double d’une fine observation des courants contradictoires qui traversent un collectif. Il souligne enfin les liens de confiance qui cimentent un couple, qui à défaut d’être déconstruit, s’est harmonieusement structuré.

You can’t always get that you want sonne la fin du périple. A ce titre et au nom de tous les beautiful loosers, Tacoma Garage enchaîne de savoureux et toniques échantillons de rêves, de passion et d’amour.

Tacoma Garage : Off Avignon 2025Théâtre Transversal.

Toute la critique : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/des-petits-vieux-dans-un-autobus.htm

Photographies : Debby Termonia

 

La Vie rêvée 

En juillet 2018, à Avignon, dans un petit théâtre du quartier des Teinturiers, An Irish Story connut ses premières représentations. Cet été 2025, Kelly Rivière livre la suite des aventures de Kelly Ruisseau. On la savait passionnée de danse. Elle est désormais comédienne. Pas vraiment en haut des affiches, Kelly enchaîne les auditions mécaniques, les Murder party en entreprise, les silhouettes-apparitions éliminées au montage.

La Vie rêvée arbore les thèmes et les atouts de An Irish Story. Kelly Rivière poursuit sa quête des origines, cette fois du côté français et salue sa Mami Nana, grand-mère paternelle qui, à défaut de ses intonations méridionales, lui a légué sa tranquille obstination.

Également prégnante : l'intelligence de la narration. L’actrice-autrice franco-irlandaise tisse une trame à la fois serrée et aérienne où s’enchevêtrent présent, passé, affabulations et réalité. Mais, par delà l’agilité dramatique, La Vie rêvée consacre un autre talent inscrit dans ses gènes anglo-saxons: le sens du spectacle.

Tempo tenu, gestuelle précise, autodérision distinguée, la mélancolie a du panache tout au long d’un tourbillon qui s’ouvre sur la mort d’un cygne (au bord d’un lac) et se clôt sur l’envol d’une Pie voleuse.

Subtil, profond, brillant : That’s entertainment !

La Vie rêvée : Off Avignon, 11 Théâtre. 

Chronique complète : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/kelly-goes-on.htm

Photographies : Pauline Le Goff 

 

Fusées

Et si on partait dans les étoiles ? La question pourrait traverser l’esprit d’une poignée d’enfants. Des copains, des copines qui se lanceraient aussitôt dans une expédition intergalactique avec quelques objets, du carton découpé. Et pas mal d’imagination. Jeanne Candel adapte ce principe à ses Fusées .

Flanqués d'une pianiste (Claudine Simon) et son clavier réparé, un trio de bras cassés (au sens propre du terme) déballent son castelet. Une fois installé, la petite bande entreprend de conter l’origine du système solaire.

Puis, en toute logique, surgit l’idée d’embarquer dans un vaisseau spacial. Donc Boris (Vladislav Galard), Kyrill (Jan Peters) partent dans l’espace. A leurs côtés un ordinateur veille au bon déroulé de la mission.

Cousine germaine de Hal, le computeur versatile découvert dans 2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick 1968), Viviane est interprété par Sarah le Picard, complice régulière de Samuel Achache, dont la fantaisie mélodieuse et déjantée irrigue la proposition.

Fusées chronique le spleen et l’ennui d’humains en orbite. Quelques accessoires, force gestes et onomatopées, trois complices à la seconde près, donnent vie à cette épopée en creux.

L’on s’amuse beaucoup à suivre ces branquignols du troisième type dans leur épopée rétrofuturiste, doublée d’un éloge épatant de l’imaginaire et de l’artisanat. Car c’est fou ce que l’on exprimer avec du fil plastique, une table pliante, un tabouret à roulette et un quatuor pétri de fantaisie.

Fusées : Festival d'Avignon, Salle Benoît XII.

Chronique intégrale :  https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-in/branquignols-from-outer-space.htm

Photographies : Christophe Raynaud de Lage.

 

Prométhée

14 danseurs du surplombés par 40 musiciens, la production relève de l'imposant.

Au pied d’un cohorte symphonique qui capte la source de vie ou déchaîne la fureur des dieux, Prométhée vole le feu de la clairvoyance et les éclairs du savoir.
 
Sur la seule partition de ballet pour orchestre composée par Ludwig Van Beethoven (1770-1827), savamment augmentée par Fabien Cali, artiste associé à l'Opéra Grand Avignon, des gigoteurs, des gigoteuses (et un volatile) revisitent le thème de la création et de l’émancipation.
 
La trame musicale requalifiée est restituée, non dans la fosse mais sur le plateau, par l’Orchestre National Avignon-Provence dirigé par Swann Van Rechem. Un rebelle éclairé, telle est l’approche de cette pièce, élaborée en complicité avec les danseuses et danseurs du corps de ballet de l’opéra d’Avignon.
 
Il y a des harmonies et des percussions, sur le sol, sur des peaux ou sur les carcasses. C’est coordonné et précis. C’est plastique, parfois caustique. Ça module et ça danse dans un souffle tonique et harmonieux.
 
Prométhée : chorégraphie de Martin Harriague pour le corps de ballet de l’Opéra Grand Avignon, création décembre 2025, Opéra Grand Avignon.
 
 
Photographie : Christophe Bernard.

 

Annette

Elle s’appelle Annette. Enfant, elle aimait regarder des films où ça chantait. Désormais septuagénaire, Annette s’est confiée à Camille Colpin. Au terme de ces entretiens, la metteure en scène l’a conviée à conter et chalouper sa vie. Donc, au plateau, Annette s’épanche, entourée de quatre partenaires, chapeautée par une souffleuse.

Ma vie, mon corps, ainsi pourrait se sous-titrer l’histoire d’Annette. Des premiers froufrous (de bas en haut ou de haut en bas ?), au spleen de la ménopause, en passant par une kyrielle de premières fois, il apparaît, qu’en matière d’émois, de procréations, de tensions.. , la carcasse des femmes est toujours mise  à contribution.

Pourtant, fi des plaintes et du dolorisme, la dame a du caractère. Annette se raconte dans son chez soi, un espace intérieur traversé par une poignée de fantômes. Un quatuor à parité incarne ces figures du passé avec lesquelles la dame partage un dialogue ou quelques esquisses guinchées.

Par ses options formelles et la personnalité hors-normes de son sujet, la proposition relève du documentaire chorégraphié sur une émancipation féminine au fil des trente glorieuses.  L’objet théâtral est singulier et passionnant .

Annette : Off Avignon 2025, Théâtre des Doms. 

Article intégral : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/che-sera-sera.htm

Photographies : Laurent Poma. 

 

Noircisse !

Ce serait l’été. Le Petit retrouve Hiver en vacances sur le littoral. Hiver tombe dans les bras de June qui, comme chaque année, passe les beaux jours sur cette rive du Channel. Survient Mayo, en transit d’une périlleuse traversée. Telle est la composition de Noircisse !, une comédie punk signée Claudine Galea.

La mer, le rivage se fondent dans une marine mentale qui convoque reliefs de lumière et références picturales. Tableaux de maîtres, nappes sonores, récits d'apprentissage.., Sophie Lahayville navigue à sa main dans cette nouvelle équipée à travers les aspirations et appréhensions propres aux replis de l’enfance.

A ses côtés : un quatuor de moussaillons rencontrés lors d’un stage conduit par Sophie et Claudine, à l’invitation de l’École Régionale d’Acteurs de Cannes et Marseille. Jules Dupont, Ahmed Fattat, Noémie Guille et Carla Ventre (une vraie nature comique) s’approprient une partition vive et bigarrée qui virevolte des définitions lexicales aux barbarismes SMS.

Noircisse ! : création avril 2025 Théâtre des Halles Avignon,  dans le cadre du Festival Festo-Pitcho.

 

Photographies : Hugo Daumalin

 

 

En attendant Godot

Cap au Pire (2017), La Dernière bande (2019), L’Image (2022), Fin de partie (2022), c’est un véritable Chantier-Beckett qu’ont entrepris Denis Lavant et Jacques Osinski. Du plus périlleux à la première évidence, pour la nouvelle (dernière ?) étape du projet, le duo se collette enfin à l’attente de Godot.

Dans un décor stylisé façon ligne claire, Vladimir et Estragon se posent au pied de l’arbre qui les abrite comme à chaque journée. Certes les chapeaux ronds sont sur les ciboulots mais les bonhommes tiennent moins du clochard clownesque que du gentleman farmer.

Tirés à presque quatre épingles, les vagabonds savourent leur patience, à peine perturbée par Pozzo et ses injonctions farcies d’acrimonie.

Pour ce Godot élégiaque, limite joyeux, Jacques Bonnaffé (Vladimir), Denis Lavant (Estragon), Aurélien Recoing (Pozzo), Jean-François Lapalus (Lucky) composent un quatuor de super-solistes, au service d’une partition à la fois solaire et toujours aussi énigmatique.

En attendant Godot : Off Avignon Théâtre des Halles

Article intégral et interview de Jacques Osinski : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/godot-enfin.htm

Photographies : Pierre Grosbois.

 

Hamlet la fin d’une enfance

Sur le plateau : une chambre d’ado. De prime abord, le gaillard est cinéphile, fan de Brian de Palma et Quentin Tarantino. A l’image des deux cinéastes, adeptes du remake, de la transformation et des citations, Hamm (c’est son nom) associe son chagrin à la peine d’Hamlet.

Adapté, mis en scène par Christophe Luthringer, Hamlet la fin d’une enfance suit la trame et emprunte les phrases de Shakespeare. La tanière de Hamm devient un territoire intérieur, dans lequel le génie dramatique et les caractères du grand Will se combinent au peuple de Star Wars, aux riffs de The Cure et à l’effronterie du Muppet Show.

Souverain de son capharnaüm, Victor Duez éructe, affabule, déclame. Il gratte (la guitare) ou bavarde (en visio). Mais avant tout, à la table ou derrière une tête de lit, le bonhomme anime un petit monde qui, de la tringle à la gaine, survole divers aspects du théâtre marionnettique.

Par l’engagement (et la virtuosité) de son interprète, l’utilisation astucieuse des accessoires et des technologies, Hamlet la fin d’une enfance ouvre un accès décomplexé vers le drame élisabéthain. Astucieuse et enlevée, la proposition souligne la force d’évocation du Théâtre, à tout jamais miroir vivant et intemporel de la nature humaine.

Hamlet la fin d’une enfance : Off Avignon, Théâtre du Cabestan.

Article intégral  : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/shakespeare-2-0.htm

Photographies : Nina Toscano

 

Peu importe

Le rideau s’ouvre sur un espace bariolé de paquets cadeaux. Et justement, Simone rentre à la maison avec un nouveau présent. Celui-ci provoque chez Erik une surprise réjouie, puis le plonge dans des doutes inquisiteurs. Quelle en est la raison ? Que cache ce geste imprévu ?

Rapidement la joie des retrouvailles cède la place à des questions teintées de soupçons. Puis s’immisce une querelle, chargée de non-dits et de mal vécus.

Noir salle et retour au départ. Mais cette fois c’est Erik qui s'en revient, muni d'un joli paquet à l'égard de Simone, enferrée dans une traduction. 

Traduite et mis en scène par Robin Ormond, Peu importe est la dernière pièce de Marius von Mayenburg. Traducteur de Shakespeare, Martin Crimp, Sarah Kane, l’écrivain officie, comme auteur-dramaturge à La Schaubühne de Berlin, sous la direction de Thomas Ostermeier.

Le texte emprunte une forme oulipienne, chargée de contraintes et de reproductions. Mais quelque soit la répartition des tâches, celle-ci affecte à la marge le poids des injonctions économiques et sociologiques.

Maryline Fontaine et Assane Timbo se désaccordent comme à la parade dans une proposition qui souligne, qu’au delà des postures, bien des révolutions restent à accomplir, afin d'ébranler le libéralisme productiviste, profondément enraciné dans nos sociétés dites évoluées.

Peu importe : Avignon Off, Scala Provence.

La chronique sans coupes : https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/autopsie-d-un-present.htm

Photographies Vahid Amanpour

 

Comment traverser les sombres temps.

Le nouveau seule en scène de Audrey Vernon emprunte son titre à un recueil d’écrits publié par Hannah Arendt (1906-1975), philosophe-journaliste, spécialisée dans l’étude des totalitarismes. L’appellation cite, par ailleurs À ceux qui viendront après nous, poème de l’écrivain-dramaturge Bertolt Brecht (1898-1956) qui dépeint ainsi une époque où il n’y avait qu’injustice et pas de révolte

Force est de constater que l’analogie est troublante entre le texte rédigé dans l’Allemagne des années 30 et l’Europe, le Monde des ans 2020. Le malaise n'épargne pas Audrey Vernon. Comment traverser les sombres temps effectue l’anatomie de cette sidération. 

Le spectacle à la première personne évite les scories nombrilistes propres à l’autofiction. Car l’auteure-interprète garde une distance vis-à-vis de ses doutes et états d’âmes. Par delà ce spleen dont elle n’a aucune exclusivité, il y a cette voix, cristalline, posée (y compris dans les parties chantées), cette fausse désinvolture, cet air de ne pas y toucher, qui confirment que, sans aller jusqu’au désespoir, l’humour (le vrai à ne pas confondre avec les ricanements médiatisés) demeure la politesse des temps inquiets.

Comment traverser les sombres temps : Off Avignon Théâtre du Balcon. 

Chronique intégrale :  https://www.michel-flandrin.fr/festival-d-avignon-2025/festival-d-avignon-2025-off/audrey-t-es-pas-toute-seule.htm 

Photographies : Laura Gilli, Hamza Djenat

 

Habemus Naufragium

On serait sur une plage. Juste après un naufrage ou une tempête. Un corps, puis deux, reviennent à la conscience.

La chorégraphe Silvia Pezzarossi, s'enchevêtre avec Anna-Maria Bayon. L'on songe à un crabe chimérique qui progresse de guingois. L'on pense encore à un ectoplasme, résultat de sulfureuses mutations. 

Habemus Naufragium relate d'extravagantes métamorphoses, où l'effondrement des écosystèmes produit de nouvelles vies, génère d'inédites relations. Car, plus tard ou ici et maintenant, il n'est jamais facile d'avancer dans la même direction.

Silvia Pezzarossi et sa partenaire allient la fantaisie plastique et la métaphore visionnaire dans un étonnant moment de poésie corporelle. 

Habemus Naufragium : Off Avignon, Centre de développement chorégraphique National d'Avignon.

Photographies :  Vincent Van Utterbeeck

 

Une heure à t'attendre

Un homme prend possession d'un appartement qu'il vient de louer. Or le logis est occupé par un inconnu qui connaît beaucoup de choses sur le nouveau venu. Tel est le point de départ de Une heure à t'attendre. Auteur d'une centaine de musiques de scène, Sylvain Meyniac signe un face à face au cordeau qui s'inscrit dans la lignée du Limier, classique de l'affrontement signé Anthony Schaffer (1926-2001) ou encore du théâtre de la menace cher à Harold Pinter (1930-2008).

Thierry Fremont, visiteur abasourdi et Nicolas Vaude, inquiétant dandy dans la lignée de l'acteur Jules Berry (1883-1951), se donnent la réplique dans une harmonie exempte de cabotinage. Durant cette heure de tension, un fantôme introduit dans les échanges, les fragments d'un discours amoureux, à l'origine d'un désarroi dense et élégant.

 Une heure à t'attendre : Avignon Off, Théâtre du Chêne Noir. 

Photographies : Patrick Carpentier

 

Le Souler de Satin

L'épopée s'annonçait riche en péripéties. Mais, ce soir-là Zeus (ou Jupiter), n'avait pas l'humeur au théâtre. La foudre se déchaîna et les flots se déversèrent  à l'issue de la première escale.

Ne subsistent en mémoire que les 90 premières minutes du Soulier de Satin, représenté cet été, 38 ans après la création dirigée par Antoine Vitez, par la Comédie Française, dans la même Cour d'honneur du Palais des papes. 

A peine un quart de la fresque promise ; mais quel souffle ! Quel engagement dans ces interprètes qui, après nous avoir accueillis avec force sourires et prévenance, se jettent à corps perdu dans les vers claudéliens, l'ardeur du voyage et l'ampleur de l'espace. 

C'était dense et dantesque, artisanal et savant ; et toujours d'une incroyable fluidité. 

Demeure l'image de Danielle Lebrun et Didier Sandre seuls sur le plateau immense. Ils s'appliquent à leur réplique tout en s'accrochant à la fine membrane imperméable étrillée par la colère de l'orage. Cet été le cœur du Palais des papes fut confié à de prodigieux animaux de théâtre, rassemblés dans une troupe qui porte très haut le Service Public des Arts et de la Culture.

Le Souler de Satin : Festival d'Avignon 2025, Cour d'honneur du Palais des Papes.

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