The Brutalist
Monumental : qui a un caractère de grandeur majestueuse ; synonymes : démesuré, colossal, gigantesque, prodigieux.. (dictionnaire Le Robert).
C’est un quidam tourmenté qui, au terme de la seconde guerre mondiale, pointe à Ellis Island. Hongrois d’origine juive, László Thóth trace vers Doylestow, bourgade de Pennsylvanie, où son cousin Attila gère un magasin de meubles. Sur place, László crayonne des accessoires. Séduit par les lignes épurées de chaises en vitrine, Harry Van Buren décide d’offrir à son père une bibliothèque élaborée par le designer.
Aux étagères fonctionnelles, Thóth substitue des rayonnages élancés qui épousent la lumière et redessinent l’espace. Car, le concepteur fut, dans les années 30, l’une des figures de prou du brutalisme, école architecturale portée sur le culte de la verticalité et l’usage du béton.
Van Buren-père lui commande un bâtiment, coalition d'une bibliothèque, d'un auditorium, d'un gymnase et d'une église. A cet effet, l’affairiste l’accueille en son domaine, dans une annexe dédiée aux domestiques.
A l’instar des grands films, The Brutalist et son bâtisseur dévasté, distillent de multiples niveaux de lecture : parabole sur l’Amérique terre d’exil et de toutes les ségrégations, destins individuels broyés par l’Histoire mais, plus encore, fable sur l'exercice de la brutalité.
Dans ce contexte où l’intérêt commun et la raison complexe explosent sous les injonctions d’une idée galvaudée de la liberté, The Brutalist chronique un cauchemar éveillé dans lequel semble s’engouffrer notre humanité. En conséquence et bien que non réalisé par Spielberg, Cameron, Nolan, Scorsese, Villeneuve ou Coppola, The Brutalist, en adéquation avec ses hautes ambitions, est bel et bien un film monumental.
Critique complète : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/une-colline-surmontee-d-un-monument.htm
Photographie : Universal Pictures.
Une bataille après l’autre
Une bataille après l’autre égrène ses 161 minutes dans une balance parfaite entre les pleins et les déliés du récit, la structure, l’enchaînement des séquences, la composition du moindre plan, le recours à la musique et aux chansons, le jeu des interprètes souvent sur la crête périlleuse entre l’extravagance et l’outrance. Bref que du grand art, flamboyant et époustouflant.
Tout commence à la frontière mexicaine. Dans les années 2000, le groupuscule French 75, libère un camp de rétention. Le commando inclut Bob Ferguson, bidouilleur artificier, sous la gouverne de Perfidia Beverley Hills, combattante afro-américaine dont la ferveur libidinale s’épanche lors du climax des opérations. Face aux séditieux, se dresse (dans tous les sens du terme) le colonel Steven J. Lockjaw, raciste patenté, quoique sensible à la peau d’ébène.
11 ans après Inherent Vice, Paul Thomas Anderson adapte à nouveau Thomas Pynchon ; en l’occurrence Vineland, roman édité en 1990. Abordé dans À bout de course, beau film réalisé en 1987 par Sidney Lumet (1924-2011), le devenir des groupuscules libertaires en activité dans les années 70, se transpose de nos jours, âge d’or du revivalisme conservateur.
P.T Anderson opte pour une loufoquerie échevelée où un maniaque de l’ordre affronte des Robin des bois un tantinet cabossés mais chapeautés par la sage Sensei Sergio, alias Benicio del Toro, impérial et impayable.
Thème récurrent chez l'auteur, la paternité se partage entre une ganache fanatique (Sean Penn pour une fois supportable) et un looser aussi élimé que sa robe de chambre (DiCaprio déjanté et épatant). Entre les deux, se glisse une amazone, incarnation de la jeunesse, la clairvoyance et la diversité.
Alors qu’outre-Atlantique (et ailleurs) une réalité accablante dépasse les plus folles fictions, Paul Thomas Anderson se penche sur les clivages de l’Amérique et sublime son inquiétude dans une apocalypse joyeuse où, de bout en bout, la maîtrise rivalise avec l’élégance et la fantaisie propulse l’indignation.
Une bataille après l'autre grave le Cinéma en lettres majuscules (lumineuses et clignotantes).
Chronique intégrale : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/cinema-en-majeste.htm
Photographies : Warner Bros.
Un simple accident
Une embardée automobile amène un couple et leur fillette dans un garage. Les nouveaux venus figent Vahid, le mécanicien, dans la stupéfaction. Par la claudication du conducteur, il reconnaît Eghbal alias La Guibole, le geôlier qui lui a plusieurs fois bandé les yeux avant de le torturer.
S’ensuivent une filature et un enlèvement jusqu’à la fosse où le captif sera enterré vivant. Mais les dénégations véhémentes du condamné installent le doute. Après l’avoir bâillonné puis étourdi, Vahid, au volant de son fourgon, se lance dans une quête d’identification.
La démarche le mène vers Shiva, photographe de mariage, un couple de futurs mariés et, pour finir, un escogriffe sanguin. Les unes et les autres participent d’un équipage qui déroute le thriller vers la comédie picaresque.
Tant qu’à son identité, qu’au sort à lui destiner, la camionnette devient un lieu d’interrogatoire, un théâtre de débats, un point de questionnements. Le réveil des douleurs enfouies transforme une photographe réservée, une épouse mutine, en êtres à jamais écorchés.
Un simple accident déroule un périple philosophique, dans lequel Jafar Panahi jongle avec la tension et la comédie, épaulé par ses interprètes qui transportent ce projet périlleux. Une halte sur un parking engendre une loufoque ironie, un passage dans une maternité atteint un sommet de suspense et de tendresse. De l’échappée picaresque s’insinue une errance métaphorique sur la résilience et la culpabilité. Vers le dénouement, le long plan-séquence qui clôt le trajet constitue un momentum aussi dense que stupéfiant.
À la fin du trajet, un cliquetis furtif, lancinant, instille auprès de Vahid une endémique intranquillité. Ça ne finira jamais.
Un simple accident déclenche une plongée inattendue, profonde et bouleversante dans les multiples tréfonds de l’ humanité.
Intégralité du texte : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/recherche-d-identite.htm
Photographies : Memento Films.
The Life of Chuck
Signé Stephen King , The Life of Chuck se situe dans une inspiration en rupture avec le Fantastique et l’épouvante.
Le découpage en triptyque s’ouvre dans un embouteillage de fin de journée. Reclus dans son habitacle, Marty Anderson encaisse le chapelet de catastrophes qui s’égrène de l’autoradio. A intervalles réguliers, un placard publicitaire salue un certain Chuck pour ces 39 merveilleuses années.
Chapitre deux : une petite ville par une journée ensoleillée. Une jeune femme installe sa batterie sur le trottoir. Le solo s’ouvre sur un tempo cool, basique. Lunettes, mallette et complet noir, un quidam ralentit son pas à proximité de la percussionniste. Il s’ensuit une séquence appelée à figurer dans les anthologies du film musical.
Épisode trois : dans un collège, un maigrichon, premier de la classe, s’attarde dans une activité extra-scolaire et artistique.
Le passé et le présent se fanent, je les ai remplis, je les ai vidés. Et m’apprête à remplir mon prochain repli de l’avenir. Suis-je en contradiction avec moi-même ? Alors c’est parfait, je me contredis (Je suis vaste, je contiens des multitudes).
Le Chant de moi-même, poème de Walt Withman (1819-1892), balise ce labyrinthe que l’on appréhende dans le malaise, avant de s’y perdre dans une curiosité émerveillée.
Être faute d'avoir été ; The Life of Chuck est un film simplement compliqué, duquel s’échappe une mélancolie radieuse et à tout jamais universelle.
Pour ces 110 minutes, merci Stephen, merci Mike Flanagan (le réalisateur), merci Tom Hiddleston (l'interprète).. .
And Thanks so much Chuck.
Article sans coupes : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/simplement-complique.htm
Photographies : Nour Films
Oui
Oui se découpe en trois actes et s’ouvre sur un sabbat musical. Quelque part dans une villa chic de Tel-Aviv, une fête bat son plein. Saturée de substances et de décibels, la nouba se tient à quelques kilomètres d'un front de guerre.
L’animation de la soirée est assurée par une danseuse, Jasmine et Y, son époux musicien. Ce dernier est sollicité par un oligarque russe, pour la composition d’un hymne à l’éradication de la Palestine.
Dans un second temps, Y prend la route à la recherche de Leah, une amoureuse d’autrefois qui vit à proximité de la bande de Gaza. Par la suite, le mari prodigue réintègre son foyer.
Sur ce canevas ne se greffe non pas une histoire mais une déferlante. Dans la salle il n’aiment pas le film, remarque Y, au détour d’un énième tableau rugueux, criard et sur-amplifié.
Navad Lapid pilonne la morgue nationaliste et sa dérive guerrière. Son film épanche une indignation où se bousculent les audaces : le monologue de Leah, délivré dans la fureur d’une confession slamée ; et les outrances : le final dans la loge aussi répugnant que redondant.
Blindé dans sa fureur, calé dans sa rage de filmer, le réalisateur agonise l’insolence infatuée des puissances conservatrices, tout au long d’un maelstrom carnavalesque, d’un déferlement outragé, d'une catharsis salutaire face à l’abomination et la crasse obscénité qui souillent son pays.
Gestes exaltés, organiques, ulcérés.., Oui saisit à plein écran la folle confusion qui emporte les temps présents.
Chronique ad libitum : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/dans-la-salle-ils-n-aiment-pas-le-film.htm
Photographies : Films du Losange
Eddington
L'action se tient à Eddington, petite ville du Nouveau Mexique où chacun s’appelle par son prénom. Mais au printemps 2020, au cœur de la pandémie du Covid 19, les distances sont de rigueur et les masques obligatoires. Ces attitudes inédites indisposent Joe Cross, le marshal asthmatique de la bourgade.
Excédé, Cross décide se présenter aux prochaines élections municipales et transforme illico son véhicule de fonction en bannière électorale.
Rompu à l’Horreur élevée, Ari Aster bifurque vers les archetypes du western. Sans abandonner les familles explosées et les mères castratrices qui hantent sa courte filmographie (4 titres), le réalisateur délaisse ses mignardises auteurisantes au profit d'un crescendo contrasté, doublé d'une métaphore aussi réjouissante que tétanisante.
Amorcé sur le ton du conte bon enfant, le conflit se résout dans une conflagration nihiliste qui entérine un insidieux jeu de massacre. Aster agonise les paranoïas endémiques et renvoie dos à dos l’arrogance décomplexée des officines réactionnaires et les postures déconstructrices des cénacles progressistes.
Désormais la paix vient du Marché.
A défaut de tonifier les humeurs, cette provocation tranquille amène une lueur bienvenue dans un moment obscurci par les défiances, dévasté par les autodafés et nécrosé plus que jamais, par la paresse de l'ignorance.
Décidément le cinéma d’Ari Aster est férocement intéressant.
Critique complète : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/bas-les-masques2.htm
Photographies : Metropolitan Films.
Valeur sentimentale
Les oeuvres qui cumulent les références prennent souvent le risque d’être écrasées par leurs modèles. Dans ce registre : Henrik Ibsen, Anton Tchekhov, Ingmar Bergman, Alain Resnais.., Valeur sentimentale empile d’illustres inspirations.
Tout commence dans une maison. Nora et Agnes reçoivent leurs proches à la suite des obsèques de leur mère. L'évènement occasionne la réapparition de Gustav Borg. Absent depuis des lustres, le père, réalisateur reconnu, prépare un nouveau projet qu’il compte proposer à sa fille ainée, actrice en plein essor.
Les retrouvailles déstabilisent les deux sœurs. Nora amorce une dépression. Historienne de formation, Agnes se plonge dans le destin de la chère disparue.
Les arcanes du noyau familial, le passé embarrassant d’une nation, la création source de résilience et vecteur souterrain de communication ; astreintes du métier, tourments de l’âge, dédales du deuil.., Valeur sentimentale embrasse beaucoup mais jamais trop n'étreint.
La minutie de la caractérisation, la vivacité du récit, l’élégante sobriété de la mise en scène, participent d’un film à la fois dense et limpide, attentif et bouleversant. À contre-pied de la sévérité clinique qui caractérise les fictions nordiques, Valeur sentimentale travaille le souci, l'ellipse et la sollicitude.
La retenue des conduites, la pudeur des sentiments entrent en multiples résonances avec le nuancier de la distribution, au sein de laquelle, altière et tranquille, Inga Ibsdotter Lilleaas s’affirme comme une merveilleuse révélation.
La douce complicité qui la relie à Reinate Reive, sous le regard attentif de l’incontournable Stellan Skarsgard désormais associé à de vénérables figures, se pose au diapason d’une fresque intime et ambitieuse qui combine avec bonheur la complexité des affects et l'enchantement de la modération.
Critique complète : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/deux-s-urs-toutes-en-douceur.htm
Photographies : Tandem Distribution.
Pompei, sotto le nuvole
Naples reste une intarissable source d’inspiration pour le cinéma. Documentariste de référence, Gianfranco Rosi s’aventure à son tour dans la capitale de la Campanie. C’est au bord d’un train, La Circumvesuviana, que l’on entre dans Pompei, sotto le nuvole.
Tons monochromes, grisaille automnale, aux tunnels de la voie ferrée répondent l’exiguïté insalubre des galeries creusées par les pilleurs de tombes et les voleurs d’antiquités. Dépourvu de commentaires, moucheté de quelques témoignages, enveloppé des atmosphères harmoniques, composées par Daniel Blumberg, Gianfranco Rosi tisse un labyrinthe insolite et grandiose à travers les images et rencontres, compilées durant ses trois années de résidence au pied du Vésuve.
Associations d’idées, de vues, de temporalités ; époques et espaces s'entrecroisent. La fureur du Volcan s’hybride à la sauvagerie et parfois aux génies ou à la simple bonté de l’humanité.
Le vénérable Titi, bouquiniste bonhomme, délivre des cours du soir dans sa boutique hors du temps. De leur plate-forme, Maria, Giorgio et Giuseppe, pompiers téléphoniques, prennent les informations, tempèrent les inquiétudes ou simplement donnent l’heure à cet anonyme qui les contacte tous les soirs .. à la même heure.
Ici pas de drogue, ni de Camorra, juste les fragments d'une mythologie prodigieuse, accordés à la modestie sublime du presque rien.
Le Vésuve produit tous les nuages du Monde.
Pompei, sotto le Nuvole illustre la citation de Jean Cocteau, au fil d’une fresque-puzzle, ample, profonde et recueillie.
Article complet : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/la-cendre-et-le-grain.htm
Photographies : Météore Films
Résurrection
2068, quelque part en Chine. L’humanité a sacrifié ses rêves sur l’autel de l’immortalité. Seuls quelques réfractaires : les rêvoleurs, persistent à se perdre dans leur imaginaire.
Voilà ce qui nous est posé à l’ouverture de Résurrection.
Le récit s’amorce et se boucle le 31 janvier 1999. Du lever au baisser de rideau, se prolonge une expédition dans les chimères d'un rebelle. Le dissident arpente cinq univers, chacun corrélé à l’un des cinq sens. L’itinéraire se double d’un voyage à travers les méandres du XXème siècle et de l’histoire de la Chine et du cinéma (officiellement inventé en 1895).
Par sa profusion visuelle et son brio technique, Bi Gan affiche une persévérance inépuisable. Les segments où le rêvoleur s’interroge sur l’esprit d’amertume, puis s’associe à une adolescente adepte du mentaliste olfactif, témoignent, par ailleurs, que le styliste visualiste s’avère tout aussi capable de ciseler de simples séquences en champ-contrechamp.
L’escapade finale s’effectue au fil d’un plan séquence de 35 minutes. La figure de style porte la griffe de Bi Gan, au même titre que l’archéologie du passé, moteur dramatique de Kaili Blues (2015) et Un grand voyage vers la nuit (2018), ses titres précédents.
Certes, au sein de cette pyramide mémorielle, l’intérêt s’érode parfois dans les conversations métaphysiques. Bien sûr, de l’empire féodal à l’emprise oligarchique, les allusions à l’Histoire de la Chine, éludent Mao Tsé-toung (1893-1976) et sa Révolution culturelle. Mais force est de reconnaître que l’on reste à la fois confondu et subjugué par la mélancolie baroque de ce démiurge trentenaire, à l’origine d’un poème grandiose, d’un requiem prodigieux, doublé d’une apologie du 7ème Art et sa perpétuelle renaissance.
Rêvolute. Résurrection, Révolution.
Critique intégrale : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/sur-les-traces-du-revoleur.htm
Photographies : Les Films du Losange
La Petite Dernière
Hafsia Herzi sait filmer les mères. Paisible dans son souci, une matriarche ensoleille à son tour l’une des ultimes séquences de La Petite Dernière. Une table de cuisine, quelques mots, un cadeau, beaucoup de silence, Kamar signifie à Fatima (Nadia Melliti), sa benjamine, que, parfois, lorsque les maux restent enfouis, les mots s’avèrent superflus.
Pratiquante assidue, éprise de foot, férue de philosophie, Fatima est le joyau ultime d’une famille française d’origine musulmane. Pourtant un asthme chronique traduit les désarrois intérieurs de la bachelière, taraudée par l’émergence de son homosexualité.
Chapitré sur cinq saisons, La Petite Dernière adopte les atours d’un conte initiatique, au fil duquel les aléas d’une éducation sentimentale s’entrecroisent avec l’affirmation périlleuse de déterminismes intimes.
De l’automne à l’automne, Fatima passe du lycée à la faculté. De l’automne à l’automne, un appétit de savoir et un éveil à soi-même façonnent une épineuse et solide jurisprudence.
Le Ravissement (Iris Kaltenbach 2023), Borgo (Stéphane Demoustier 2023) ; si elle s’affirme comme une actrice de tout premier plan, avec La Petite Dernière, Hafsia Herzi confirme une singularité de regard et une maîtrise narrative qui portent l’empreinte d’une cinéaste de tout premier ordre.
Article sans coupes : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/conte-de-cinq-saisons.htm
Photographies : Arte / MK2.
Substitution
Elle fraya avec le Fantastique grâce à Guillermo del Toro qui la transforma en femme de ménage muette, figure centrale de La Forme de l’eau (2017). Pour un plus grand public, elle reste la mère adoptive de l’ours Paddington (Paul King 2014-2017).
Dans Substitution, Sally Hawkins prête sa frêle silhouette et son apaisante bonne humeur à Laura. Celle-ci héberge les jeunes que lui confient les services spécialisés. En conséquence, Piper adolescente mal-voyante et Andy son demi-frère aîné, rejoignent Oliver dans la villa de Laura.
Au sein d’une maison dont les chambres ne ferment pas ; à l'instar d’une hôte qui se jette illico sur les messageries cellulaires de ses protégés, Substitution ignore toute montée en tension et précipite, sans ambages, personnages et spectateurs dans un gouffre de stupéfaction.
Unité de lieu, orage perpétuel, démesure fantasmagorique, Suspiria (1977), les ressassements expressionnistes de Dario Argento et, plus récents, les acharnements organiques de Coralie Fargeat (The Substance 2024), hantent le puits sans fond hallucinatoire.
Le voyage halluciné prend l’allure d’une exploration façon H.P Lovecraft (1890-1937), sur les territoires du chagrin, de la maltraitance, de la solitude et du désespoir. Par delà le spectacle cinématographique, Substitution relève d’une expérience qui bouscule les stéréotypes du genre et le confort des regardeurs.
Un film hors-normes qui ne laisse pas indemne. Mais pas forcément pour de mauvaises raisons. Enfin, sur Sally Hawkins, une chose est sure : la mère de Substitution n’a vraiment rien à voir avec la maman de Paddington.
Chronique intégrale : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/famille-d-ecueil.htm
Photographies : Sony Pictures.
Rembrandt
Claire et Yves, son époux, sont ingénieurs en nucléaire. En parallèle aux réunions de chantier d’un EPR, en construction outre-Manche, le couple passe un moment avec leur fille (Céleste Brunqquel) qui poursuit ses études à Londres, puis effectue une visite à la National Gallery.
C’est à ce moment que survient l’épiphanie.
L’illumination effrite les certitudes. Claire se découvre assaillie par des probabilités d’accidents. Les conversations aussi techniques que passionnées avec son époux et ses collègues, n’entament en rien le doute qui, peu à peu, ronge ses connaissances et ses convictions.
Pierre Schoeller livre une immersion dans les pensées d’une scientifique qui, selon ses termes, se cogne au réel. Rembrandt entrelace l’exactitude documentaire avec les mystères du conte fantastique. Feutré, énigmatique, l’après-midi dans la National Gallery trouve un épilogue par une nuit d’hiver, au bord d’un fleuve, surplombé, tel un beffroi maléfique, par une tour de refroidissement, totem indissociable des centrales nucléaires.
Les pensées se bousculent, mais une conscience s’éveille. L’éclosion s’effectue au fil d’un récit où les considérations savantes (spécificités techniques, questions philosophiques) croisent les affects intérieurs. Camille Cottin et Romain Duris sont au diapason, tout au long de cet avènement qui, au service d’un thème crucial, consacre la prépondérance du narratif et les potentiels de la mise en scène.
Chronique complète : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/la-femme-le-vieil-homme-et-la-vague-scelerate.htm
Photographies : Zinc Distribution
Le Clan des bêtes
Quelque part dans l’ouest de l’Irlande, un véhicule dévale une route forestière. Au volant : un conducteur invisible, à ses côtés une mère et sa fille le supplient de ralentir. Passée cette ouverture à tombeau ouvert, s'enchaînent des séquences traversées par une femme au visage scarifié, un doyen grabataire, un adolescent désemparé, enfin Michael et Gary, deux quadras que l’on devine frères ennemis.
La succession de péripéties répercute un conflit entre tradition et modernité, dilemme symbolisé dans les dialogues, par le recours à l’anglais et au gaélique.
Admirateur de Sam Peckinpah (1925-1984), à qui il emprunte le motif de Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (1974), Christopher Andrews conjugue souvenir personnel, parabole biblique et conflagration tragique à base de pouvoir et de filiation.
Le déplacement des regards participe à une relecture abrupte des archétypes de la tragédie classique, à l’aune de la toxicité masculine. L'approche dialectique baigne dans une imagerie qui efface les fioritures. Au sein de paysages d’une rude beauté, la restitution de l’âpre quotidien des éleveurs, teinte la spirale infernale d’une rigueur tellurique.
Aux antipodes de The Quiet Girl (Colm Bairéad 2022), élégie estivale gorgée de tendresse, cet engrenage de vengeances et de bestialité, illustre la diversité d’un cinéma d'Irlande, soucieux d’une large audience sans oblitérer ses spécificités.
En conséquence et comme le spécifie son titre original : Bring Them Down / Descendez-les, Le Clan des bêtes, nous assène une sacrée baston de bergers.
Article complet : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/baston-de-bergers.htm
Photographies : Mubi, New-story.eu
Dossier 137
Décembre 2018, au soir d’une manifestation de Gilets Jaunes sur les Champs-Élysées, Guillaume Girard est grièvement atteint à la tête par un tir à bout portant de LBD (lanceur de balle de défense), actionné par des forces de l’ordre. Suite à une plainte déposée par la famille de la victime et enregistrée sous l’intitulé Dossier 137, Stéphanie Bertrand (Léa Drucker) se charge de l’instruction.
Flanqué du fidèle Gilles Marchand, Dominik Moll élabore un dispositif scénaristique axé sur la multiplicité des points de vue. Conduit et interprété dans une sobre efficacité, le déroulé alterne recherches et auditions. L’opiniâtreté de Stéphanie, son statut de juge et partie, étirent un écheveau de complexités autour de la bavure. La panique des gouvernants, la démesure et l’inadéquation de la répression, l’influence des organismes représentatifs au sein des corps constitués, participent à un état des lieux aussi méticuleux que politique. Cette cartographie sociétale se synthétise dans la tirade finale de Stéphanie face à la commissaire de l’IGPN.
Ainsi, d’un interrogatoire en règle à une brève rencontre dans un supermarché, en passant par une savonnette chipée dans un hôtel de luxe, Dossier 137 souligne que lors de la mutinerie des Gilets Jaunes, comme dans la plupart des cortèges revendicatifs, il existe peu de disparités sociales entre ceux qui préservent l’ordre et ceux qui manifestent.
Rien n’est simple et les temps sont décidément bien durs pour la classe moyenne.
La critique complète c'est par ici : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/de-l-etique-a-la-brutalite.htm
Photographies : Haut et court distribution.
Le Jardin zen
Yoriko vit seule avec Ayato. Caissière dans un supermarché, elle cherche apaisement auprès d'une association : L’Eau de la vie verte et dans l’entretien d’un kare-sansui, jardin de graviers qu’elle a substitué aux plantations multicolores qui égayaient sa petite closerie.
Neuvième film (et premier distribué en France) de la réalisatrice Naoko Ogigami, Le Jardin Zen se distingue par son découpage elliptique, qui laisse au spectateur le soin de combler les syncopes de narration. Par delà cette sollicitation rémanente, le récit aligne apparitions, réapparitions, et quelques vicissitudes qui soutiennent la sagacité pendant les 120 minutes de la projection.
Autre atout majeur : la prestation de Mariko Tsutsui. L’actrice fond la plasticité de ses traits et les nuances de son jeu, entre détresse et burlesque, dans cette femme en proie à de multiples influences. La réalisation règle son pas sur le quotidien contrôlé de Yoriko. D’une précision cadencée, la ligne claire met toutefois en évidence les malaises et névroses tapis derrière les tracés du jardin, les intérieurs impeccables et les cartons de boutanches soigneusement entreposés.
Chronique familiale, comédie de remariage, dissection mentale, drame social.., Naoko Ogigami convoque et divertit les genres tout au long du parcours chaotique de cette ménagère rétive et bornée, trublionne livrée à elle-même au sein d'un entrelac de bienséances et traditions.
Le Jardin zen assaisonne d’humour noir et secoue la mélancolie contemplative propre à un certain cinéma nippon et au bel ordonnancement de la société japonaise.
A la toute fin, la réalisatrice et son actrice bidouillent un baisser de rideau caliente et détrempé. Épilogue altier et improbable à un chemin de vie qui dérape, déconcerte, amuse et au final émotionne et ravit.
Chronique intégrale : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/aleas-de-la-zenitude.htm
Photographies : Hana Bi Distribution.
Météors
Saint-Dizier, sous préfecture de la Haute-Marne, creuset d’une entreprise à l’origine des Esquimaux, Kim-Cônes et autres chocolats glacés, friandises vedettes des entr’actes d’autrefois. Au pied de la Tour Miko, vivotent Mika, Tony et Daniel. Le premier ronge son frein à l’accueil d’un fast-food. Il squatte une maison avec le second, adepte des plans foireux. Plus âgé, Daniel dirige une PME de construction.
Potes depuis toujours, le trio clope pas mal, écluse beaucoup et rêve de plages et de cocotiers.
Révélé et consacré (3 Césars) par Petit Paysan (2017), Hubert Charuel signe avec Météors un second opus qui creuse les sillons tracés huit ans plus tôt. L’anatomie d’une famille d’éleveurs oblique vers l’observation de jeunes hommes qui fantasment des voyages mais sans budget ni bagage.
Le récit s’ouvre sur une carapate nocturne et féline, du plus haut farfelu. Puis le ton se dramatise et présage le mélodrame. À l’instar de l'ultime segment de Petit Paysan, le dernier tiers verse dans le mystère et la hantise mentale.
Comme ils avaient pratiqué avec les nœuds familiaux dans Petit Paysan, les auteurs décortiquent l'amitié indéfectible, sorte d’amour amical, sans testostérone, qui relie ces trois seuls au monde.
À travers l'auscultation d’un écosystème où le champ des perspectives se mesure en rideaux baissés, Hubert Charuel cisèle d’une comédie humaine qui embrouille la solitude et l’addiction. Cimenté par un trio au diapason, plus une poignée de non-professionnels, Météors se démarque du réalisme documentaire omniprésent sur les écrans. Pas de doute ce cinéaste sait regarder, aime raconter et déteste ennuyer.
Huit années séparent Petit Paysan et Météors. Cela valait le coup d’attendre.
Article complet : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/mika-ses-potes-et-miko.htm
Photographies : Pyramide distribution.
Le Dossier Maldoror
Fabrice Du Welz, cultive une dilection tenace pour les esprits déviants et les épisodes exacerbés. Il était inévitable que cette propension l’amène à se pencher sur l’affaire Dutroux, dont les exactions pédophiles et leurs ondes de choc, bouleversèrent, dans les années 90, les communautés de sa terre natale.
A l’aube des années 90, la disparition de deux fillettes aux alentour de Charleroi, attise le zèle de Paul Chartier. Aussi sagace qu’impulsif, doté d’une mémoire photographique, le jeune gendarme se lance à corps perdu dans l’affaire.
Le Dossier Maldoror pose un regard dialectique sur la justice et le Mal. Les péripéties mettent en lumière les rivalités entre la polices communale, la police judiciaire et la gendarmerie nationale, une guerre des services à l’origine des piétinements de l’enquête. Plus spéculatives demeurent les influences de personnalités haut-placées, impliquées dans les réseaux tissés par le criminel.
Peuplé de gueules échappées d’un film de Jean-Pierre Mocky (1929-2019), le cauchemar biscornu atteint une envergure particulière par la prestation de Sergi Lopez. L’acteur habite Marcel Dedieu, sociopathe mutique et crasseux, en rupture avec les postures magnétiques du Hannibal Lecter composé par Anthony Hopkins dans Le Silence des agneaux.
Sans renier ses influences, Fabrice Du Welz renouvelle un genre et concasse les paraboles sociales chères aux Frères Dardenne. Suspense touffu, iconoclaste, malaisant, admirablement interprété, Le Dossier Maldoror s’impose comme une référence du thriller politique.
Article complet : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/la-justice-et-le-mal.htm
Photographies : Jokers Films.
Vermiglio
Hiver 1944 à Vermiglio, village du Trentin Haut-Adige. Alors que les hommes vaillants sont toujours à la guerre, la communauté accueille Pietro, un déserteur. Jeune et valide, le transfuge attise l’attention de Lucia, la fille aînée de César. Ada la cadette, observe l’éveil des sens mais préfère l’insolence de Virginia la sauvageonne. Considérée par son paternel comme la plus éveillée et dès lors, la plus apte aux études, Flavia glisse sa menue silhouette sous des meubles requalifiés en postes d’observation.
Outre une minutieuse topographie de la promiscuité, Maura Delpero déroule sa chronique via le regard des sœurs. A l’espièglerie enfantine de Flavia répondent les affects plus troubles de ses devancières. Au sein de cette communauté, tellurique dans ses activités, minérale dans sa communication, Maura Delpero, observatrice pointilliste, décortique les murmures, scrute les attitudes, expose des décisions où l’émancipation adopte des voies paradoxales mais non dépourvues de pertinence.
Lors du dernier Festival de Venise, Maura Delpero décrocha le Lion d’argent de la mise en scène. Le moins que l’on puisse constater, est que la récompense est amplement justifiée.
Critique sans coupes : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/trois-s-urs-dans-la-montagne.htm
Photographies : Cinédora
L’Agent secret
Brésil 1977, une station service au milieu de nulle part. Recouvert d’un carton, un cadavre gît sur le terre-plein, Une Coccinelle-Volkswagen s'immobilise devant l’une des pompes. Sur la route circule une voiture de Police. A l’évidence l’intérêt des pandores se concentre moins sur le gisant que sur l’automobiliste.
De ce suspense en acmé, suintent la corruption, la paranoïa, l’insécurité inhérentes au régime de l’époque.
Le conducteur de la voiture jaune revient à Recife. Marcelo (Wagner Moura) retrouve Fernando son jeune fils confié à son grand-père après la disparition de sa mère. Le gamin rêve de découvrir Les Dents de la mer (Steven Spielberg 1976) qui terrorise les foules dans le cinéma où son aïeul (Carlo Francisco) est projectionniste.
Dans un faux commissariat s’enregistre une authentique déposition. Au sein du carnaval, des tueurs pistent Marcelo. Deux jeunes femmes décryptent des cassettes audios, consciencieusement étiquetées dans leurs boîtes. De temps en temps, un chat à deux têtes traverse le cadre. Une jambe poilue s’extirpe d’un requin éviscéré pour semer l’effroi dans les alcoves nocturnes de la ville.
Kleber Mendonça Filho poursuit sa distorsion des genres cinématographiques et livre un film d’espionnage sans espion. L’Agent secret dessine un labyrinthe insolite et chamarré, à l’image d’une nation brésilienne qui, jusqu’à récemment, s’est toujours écartée des autocrates glaçants et arrogants.
PS : Wagner Moura sera présent lors du prochain Festival d'Avignon (4-24 juillet) dans Un ennemi du peuple, pièce de Henrik Ibsen (1828-1906), mise en scène par Christiane Jatahy.
Critique ad libitum : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/une-jambe-poilue-dans-un-requin-mort.htm
Photographies : Ad Vitam Distribution.
Les Linceuls
Vincent Cassel s’approprie la physionomie et la silhouette de David Cronenberg pour personnifier Karsh, homme d’affaire affecté par le décès de son épouse vaincue par un cancer généralisé. Les Linceuls désignent les combinaisons qui enveloppent les dépouilles inhumées au sein des cimetières développés par Karsh. Ces fourreaux connectés permettent aux clients-visiteurs de suivre, via les écrans encastrés dans chaque pierre tombale, l'altération des corps ensevelis. Comme l’on s’en doute, Becca, l’ex égérie de Karsh, réside dans l'une de ces nécropoles 2.0. Le veuf-promoteur est à la fois le courtier et le premier utilisateur de ce dispositif high-tech qui prolonge l’affliction jusqu’aux étapes ultimes de la décomposition.
Diane Kruger ponctue l’anomalie mystérieuse. Tel un fantasme récurrent, l'actrice endosse, tour à tour, le spectre disloqué de Becca, la malice hirsute de Terry, la sœur de la disparue ; et les intonations de Hanny, avatar qui gère l’agenda et recueille les confidences de Karsh.
Multiplication des personnages, multiplicité des conversations, constellées de sentences iconoclastes (le deuil pourrit vos dents) et de réparties révélatrices d’un désespoir teinté d’humour noir, David Cronenberg tisse une toile confondante. L’e labyrinthe tient de l’itinéraire référencé et du conte visionnaire, qui propulse jusqu’aux poussières l'obsession du contrôle et la collecte des données.
Précurseur de l’horreur corporelle, dont l’arborescence s’étend jusqu’au théâtre et aux arts plastiques, David Cronenberg professe un romantisme organique. Ses Linceuls crépusculaires, voire testamentaires, témoignent qu’il demeure aux avant-postes d’un genre qu’il ne cesse de pousser jusqu’aux ultimes limites de son imaginaire, de son intensité affective, de sa sidérante poésie.
Chronique intégrale : https://www.michel-flandrin.fr/cinema/organique-et-romantique.htm
Photographies : Pyramide Distribution.
Reflet dans un diamant mort
Après le giallo (Amer 2010), L'étrange couleur des larmes de ton corps (2013), Le film de vengeance (Laissez bronzer les cadavres (2017), Hélène Cattet et Bruno Forzani se penchent sur le film d'espionnage.
Plus précisément le duo revisite les Eurospy, bandes produites dans le cinéma-bis européen des années 60-70, dans le sillage du succès des premieres missions cinématographiques de James Bond 007.
Reflet dans un diamant mort procède de l'hommage à l'invention iconoclaste des scénarios ; et de la satire des stéréotypes machistes liés à l'agent secret séducteur. Fabio Testi incarne un barbouze vieillissant, habité par le souvenir de ses exploits et hanté par certaines exactions. Au kaléidoscope visuel s'additionne un récit labyrinthique qui bouscule les chronologies.
Comme toujours les cinéastes-plasticiens, puisent dans l'art cinétique et le Pop-Art, l'essence d'une conception visuelle opulente jusqu'au vertigineux. Mais ici, le maelstrom se pare d'une mélancolie cinéphile à l'égard d'un genre représentatif de la prospérité insouciante propre aux Trent glorieuses.
Enfin Maria de Medeiros est Serpentik, une délicieuse méchante d'anthologie.
Photographies : UFO Distribution.